Dimanche 25 mars 2012 - Cinquième Dimanche de Carême B - Troisième scrutin pour les catéchumènes adultes qui seront baptisés dans la nuit de Pâques

Il faut bien que je vive ! - Il faut bien mourir de quelque chose.

Jérémie 31,31-34 - Psaume 50,3-4.12-15 - Hébreux 5,7-9 - Jean 12,20-33 - Jean 11,1-45 (évangile de la résurrection de Lazare)
dimanche 25 mars 2012.
 

L’histoire est racontée par Voltaire dans sa correspondance. Un ministre, une sorte de Talleyrand avant l’heure, reçoit un de ses indicateurs habituels qu’il paie pour ses informations. Ce jour-là, l’homme n’a dans sa musette que des ragots sans valeur et s’entend donc dire qu’il ne recevra rien pour cette fois. Il se récrie : « Monseigneur, il faut bien que je vive ! » Sur quoi notre Talleyrand lui rétorque simplement : « Je n’en vois pas la nécessité. »

Quant à l’expression « Il faut bien mourir de quelque chose », c’est le commentaire de certains médecins à propos de personnes très malades dont le décès était attendu, quelle que soit l’affection à laquelle on attribue finalement l’issue fatale. Mais on peut la généraliser : tous, nous mourrons de quelque chose !

En effet, chers amis, tout être qui vient à la vie est voué à la mort et porte ce destin comme la marque d’une menace qui ne cesse de se rappeler à lui sous les espèces des besoins de sa nature, de la souffrance et de la maladie, une menace qui ne manquera pas de s’exécuter à la fin. La vie et la mort sont ainsi tellement imbriquées dans notre expérience que nous pouvons en venir à les mélanger, voire à les confondre. Et même, à vrai dire, nous cédons à la tentation de pactiser avec la mort, car telle est la nature profonde de tout péché qu’il nous fait complice du Mauvais, homicide dès l’origine. Oui, le péché, c’est la mort !

Mais Jésus qui n’a rien en lui pour donner prise au mal ne saurait tomber dans aucun de ces pièges. C’est pourquoi il manifeste une horreur de la mort que nous ne pouvons même pas imaginer. Nous le voyons dans l’évangile de la résurrection de Lazare que nous venons d’entendre (Jean 11), comme dans celui que la liturgie prévoit pour l’année B (Jean 12). L’autre point de contact important entre ces deux textes choisis pour le cinquième dimanche de carême est cette remarque du Seigneur que ce n’est pas pour lui qu’il parle ou que la voix se fait entendre du ciel, mais pour nous, afin que nous croyions. Aussi profonde l’horreur de la mort du Christ, aussi violent son désir que nous croyions en lui : en effet, seule cette foi peut nous donner la vie qui triomphe de la mort, au jour de la résurrection, mais déjà dans notre existence ici-bas.

La mort en nous, ce sont toutes nos complicités avec elle au fil des jours. J’en ai dénoncé deux dans l’éditorial qui sont particulièrement à l’œuvre aujourd’hui. La première s’illustre dans la revendication d’un droit à « mourir dans la dignité » qui revient à l’apologie du suicide. La seconde est ce matérialisme frénétique qui consiste à s’empiffrer de satisfactions charnelles pour mieux étouffer le désir le plus profond de nos âmes, la vie éternelle. Il en est d’autres plus sournoises et non moins pernicieuses, comme le découragement radical, le cynisme prétentieux ou les drogues de toute espèce dont l’activisme vain n’est pas la moindre.

Aujourd’hui, chers amis catéchumènes, je ne vous invite pas à l’introspection, bien qu’elle puisse être utile sous la forme de l’examen de conscience, mais plutôt à la contemplation de Jésus en qui nos faiblesses sont accueillies et nos péchés pardonnés. L’exorcisme que je vais prononcer sur vous est la prière de l’Église pour que, par l’accueil de sa parole, vous receviez la force du Christ jusque dans les derniers recoins de votre âme : il saura bien lui-même la purifier et affermir pour le bien et contre le mal.

Mais je ne peux manquer d’évoquer enfin une forme extrême de pacte absurde avec la mort que nous avons vue à l’oeuvre ces jours-ci et qui conduit un homme à se faire l’assassin d’innocents en revendiquant le statut de héros. Aveuglé à l’extrême, un tel malheureux profane le saint nom de « martyr », nom chrétien que reçoivent du Christ ceux qui, comme lui, ont préféré souffrir mille morts plutôt que de tuer quiconque, et qui ont donné leur vie pour que ce soient sauvés même leurs bourreaux.

Et j’en reviens, mes frères, à ce « je n’en vois pas la nécessité » opposé à celui qui affirme « il faut bien que je vive ». Ce mot plein d’esprit nous séduit car il rencontre en nous le grand soupçon jeté sur la légitimité de notre existence, en particulier celle des êtres jugés les plus vils de notre société. Mais le Christ donne sa vie pour les misérables et les pécheurs parce que Dieu voit bien, lui, la nécessité qu’ils vivent, parce qu’il les aime tous. Au point que le Fils de Dieu s’est soumis à la nécessité de la mort, et la mort par le pire des supplices. Croyons donc à son sacrifice pour nous tous, et même pour le tueur, croyons que l’Agneau de Dieu s’est offert pour que nous vivions, et nous vivrons de sa vie éternellement.