Jeudi Saint 5 avril 2012 - La Cène du Seigneur - Première communion de deux adultes et dix collégiens

Il y a des gens pas commodes

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115,12-13.15-18 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 5 avril 2012.
 

Il y a des gens pas commodes. Quoi qu’on leur dise, aussitôt ça part en travers. Pierre semble de ceux-là. Jésus veut lui laver les pieds, alors là certainement pas. Le maître trouve les mots pour le convaincre, du coup il en veut aussi pour les mains et la tête. C’est bien son style. D’ailleurs, même le jour où il répond si bien en confessant la messianité de Jésus, l’instant d’après le voilà qui prétend interdire au Seigneur le chemin de la croix. Ça doit être fatiguant pour Jésus. L’abaissement du Fils de Dieu est étonnant : il s’est mis en situation de devoir « se coltiner » Pierre et les autres. Il s’est appliqué jour après jour à entretenir avec ces hommes frustes une relation de proximité, de partage de vie et de pensées. Il s’est lié à Pierre, qui le fatiguait et a fini par le renier, et à Judas, l’ami qui finalement l’a vendu pour pas cher. Mais dans cet abaissement même, Jésus se révèle très fort. Loin de s’impatienter de la résistance de son ami, il trouve les mots qui le retournent instantanément : « Si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi. » En effet, il sait que son ami n’a pas de désir plus profond de que de rester avec lui. Et quand alors l’Apôtre repart en travers dans l’autre sens, Jésus saisit l’occasion d’une parole très importante pour nous tous.

« Vous-mêmes, vous êtes purs... mais non pas tous. » Que veux donc dire le Seigneur, et quel est ce « bain » que les disciples sont censés avoir pris ? Il s’agit du baptême, celui dont le même Apôtre Pierre dit dans sa première épître : « Être baptisé, c’est s’engager envers Dieu avec une conscience droite » (1P 3,21). Pour les Juifs, donc pour Jésus et ses disciples, la pureté rituelle était requise pour avoir accès au sacrifice ou au repas. Ici, il s’agit du dernier repas de Jésus, celui qui annonce son sacrifice et l’anticipe. Mais la pureté dont parle le Seigneur est plus que rituelle. Lui-même précisera un peu plus loin, au début du chapitre 15, que les disciples sont déjà purifiés par la parole qu’il leur a dite : « Demeurez en moi comme moi en vous ». Mes amis, c’est la définition même de la communion. Vous direz tout à l’heure avec nous tous : « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole... » Cette parole vous l’avez entendue, elle vous purifie si vous la croyez. Si seulement vous voulez bien recevoir ce que Dieu veut vous donner, il vous en juge dignes. Mais si vous ne voulez pas demeurer en lui et que lui demeure en vous, alors n’allez pas accomplir une démarche fausse qui vous rendrait incapables d’en revenir. C’est ainsi que Judas non seulement a donné accès en lui à Satan pour le mal, mais ensuite fut incapable de recourir à la miséricorde du Christ, comme Pierre, lui, l’a fait. Ne pensez pas pour autant que Jésus ait renoncé à sauver le traître, mais redoutez son sort comme pire que la mort.

C’est pour que les hommes aient la vie, et la vie en abondance, que le Christ a versé son sang. Notre communion ne doit pas nous condamner comme hypocrites, mais nous sauver du mal et nous fortifier pour le bien, par la foi au Nom de Jésus. Je vous disais en commençant, chers frères, que ce soir nous devons tous avoir un cœur de premier communiant. C’est vraiment pour chacun de nous que le Christ se donne de tout son amour. En même temps, l’Eucharistie fait de nous tous un peuple uni comme les grains de blé, moulus et passés à l’eau et au feu, font un seul pain. Le cœur à cœur de chaque croyant avec le Seigneur, loin de l’éloigner des autres, doit les en rapprocher comme jamais auparavant. C’est pourquoi nous les prêtres, plus encore que dévoués à la rencontre personnelle de chacun de vous avec le Christ, nous sommes au service de la communion de tous les fidèles ensemble.

Ce soir, en effet, Le Christ institue l’Eucharistie pour créer son Église - Ecclesia de Eucharistia, l’Église procède de l’Eucharistie - comme une communion de foi et de charité dans le service de l’espérance, pour l’extension de son règne d’amour dans le monde. Et pour le service de son Église, il institue dans le sacerdoce ministériel les Apôtres et leurs successeurs, les évêques et les prêtres. Vous savez d’où vient le mot « ministre » ? De « minus », qui signifie en latin « moindre, plus petit ». Et pourtant, c’est si grand, un prêtre, que si on le voyait on en mourrait, disait le saint curé d’Ars. Ce paradoxe est celui même du Christ. Plus nous lui ressemblons dans son abaissement, plus nous laissons aussi sa puissance divine agir en nous. Il ne faut pas nous aduler. C’est un piège pour nous de nous entendre dire : « Ah, mon père, si tous les prêtres étaient comme vous ! » En revanche, il faut croire à notre pouvoir. En effet, il est immense : par nos mains l’Eucharistie s’accomplit, les pécheurs sont pardonnés, les hommes sont régénérés et sanctifiés, les fidèles augmentent en nombre et grandissent en sainteté. Ainsi s’accroît la Parole par notre ministère.

Ainsi nous devenons, mieux qu’une société idéale de gens tous charmants, le peuple de ceux qui croient à la puissance de l’Amour révélé en Jésus Christ notre Seigneur pour le salut du monde.