Université de quartier

Le sacré, le sacrifice

Conférence du Père Lambret le 5 octobre 2002
2002.
 

Le sacré, le sacrifice

Conférence du Père Lambret le 5 octobre 2002

Gilgamesh est roi d’Uruk, sur l’Euphrate, au pays de Sumer. Il gouverne avec intelligence mais sans réplique. Les habitants trouvent cela un peu dur et ils demandent aux dieux de lui susciter quelque adversaire capable de lui tenir tête. La déesse A-ru-ru entreprend alors de faire venir En-ki-du, une étrange force de la nature qui vit dans la forêt avec les bêtes sauvages. Pour cela, elle lui envoie une hiérodule, une esclave sacrée, qui l’attire vers Uruk. Après sa rencontre avec la belle envoyée, En-ki-du essaie de rentrer chez lui dans la forêt. Mais, à l’évidence, l’initiation qu’il vient de recevoir l’a rendu tout à fait humain, puisque les bêtes de la forêt ne veulent plus de lui. Il se laisse donc conduire jusqu’à Uruk où il rencontre Gilgamesh. Bien entendu, ils se battent aussitôt. Doués tous deux d’une force colossale, ils échangent quelques énormes coups, et puis tombent dans les bras l’un de l’autre pour devenir amis, définitivement. Gilgamesh abandonne sa vie d’Uruk et part, bras dessus bras dessous, avec son compagnon sur les routes à l’aventure.

Ils décident ensemble d’attaquer Gum-ba-ba, le géant gardien de la forêt des cèdres. A eux deux, ils en viennent à bout. Gilgamesh, le voyant à leur merci, propose de lui laisser la vie. Mais En-ki-du ne l’entend pas de cette oreille, et il le tue. Alors les deux amis s’installent devant un bon repas... auquel Gum-ba-ba vient prendre part ! Attirée par les éclats de la lutte formidable, Inanna, la déesse de l’amour et des combats, est transportée d’émoi à la vue de Gilgamesh, qu’elle proclame héros. Mais le héros, qui avait entendu parler de la déesse, de ses conquêtes et de leur triste sort ultérieur, se garde bien de céder à ses charmes. Inanna, ulcérée, se retourne vers son père, le grand dieu An, pour lui demander réparation. Il envoie du ciel un taureau céleste effroyable qui se précipite sur les deux compagnons. Ces derniers parviennent pourtant, non sans mal, à le vaincre. Mais, peu après, En-ki-du meurt. Gilgamesh, horrifié devant le cadavre de son ami, décide alors d’échapper, s’il est possible, à ce sort affreux qu’est la mort.

Gilgamesh a entendu parler d’un homme qu’Enki, le dieu de l’intelligence, avait fait échapper au dernier déluge en lui donnant instruction de construire une arche dans laquelle il avait rassemblé suffisamment d’individus de toute espèce animale pour relancer la vie après la catastrophe. Et ce fort vieux sage du nom de Zi-ud-sud-du, ce qui signifie « vie de très longs jours », habite une région inaccessible. Pourtant, au prix de mille difficultés, Gilgamesh arrive jusqu’à lui. Il n’obtient de l’ancêtre qu’une plante marine dont la propriété est de donner à qui la mange une nouvelle jeunesse. Sur le chemin du retour, le héros se fait voler la plante par un serpent qui, aussitôt, quitte sa vieille peau pour en revêtir une nouvelle. Gilgamesh, les mains vides, rentre dans sa ville d’Uruk et reprend platement son métier de roi.

Telle est, selon sa plus ancienne version sumérienne, le mythe de Gilgamesh. Il s’agit là du mythe le plus originel que nous connaissions dans l’histoire de l’humanité.

Le mot "sacré" vient de la racine indo-européenne sak qui signifie simplement "au-delà" : un au-delà bien gardé, inaccessible et néanmoins désirable. En fait, il n’est pas absolument inaccessible, puisqu’il peut être atteint - exceptionnellement, à vrai dire - par le franchissement de la frontière séparant l’en deçà de l’au-delà, un franchissement qui est évidemment aussi une transgression. Bien sûr, pour l’homme, cet au-delà absolu est assimilé élémentairement à un "au-delà de la mort", ce qui entraîne un paradoxe constitutif. En effet, dans l’expérience humaine, la mort est la fin de la vie, tandis que ce qu’on imagine "au-delà" serait une vie libre de toute menace de mort. Sacrifier, c’est "faire sacré", c’est-à-dire faire passer au-delà. Il est donc bien logique que le mode élémentaire du sacrifice soit une mise à mort. Mais ce passage à la mort se veut traversée de la négation de la vie en vue d’une vie qui serait affranchie de la mort.

Ainsi, le sacrifice, le "faire passer au-delà", n’est pas une volonté de suppression, mais une tentative d’atteindre l’au-delà. La racine sak donne "sacré" mais aussi "saint" et tous les mots de la famille. Autant dire que "le sacré", compris absolument dans toute la force et la saveur du mot, c’est l’équivalent de "Dieu".

La pensée ordinaire du sacrifice est marchande : en faisant passer quelque chose au-delà on espère bien recevoir de l’au-delà autre chose en retour : on attend une récompense, un bienfait du divin. On espère surtout recevoir de l’au-delà quelque chose de la victoire sur la mort, une qualité de vie qui serait plus forte que la mort. Mais l’opération de faire passer au-delà reste, quoi qu’il en soit de l’intention, une transgression, et donc une action dangereuse. Dès lors, il est bien normal qu’il y ait des « passeurs », des "pontifes" (le pontife, « pontifex », est celui qui fait le pont), des spécialistes et des professionnels de la transgression en question. Eux-mêmes reçoivent de cette qualification un caractère sacré : ils se tiennent à la frontière entre les deux mondes et procèdent donc de l’un et de l’autre, c’est pourquoi ils sont eux-mêmes aussi terrifiants et fascinants.

Occidentaux modernes que nous sommes, nous avons spontanément une idée péjorative du sacré en général, et des sacrifices en particulier, pour leur aspect de marchandage, donnant, donnant, avec le divin. Peut-être avons-nous de surcroît à l’esprit les sacrifices humains, les Iphigénie immolées, les fils premiers-nés emmurés dans les remparts de Jérusalem ou d’ailleurs pour que ces remparts tiennent contre les envahisseurs. Le caractère affreux de cette transaction est évident : je te sacrifie quelque chose d’extrêmement précieux, ô dieu, et en retour tu m’éviteras quelque chose que je redoute, ou tu m’accorderas ce que j’espère. Mais il faut d’abord nous rappeler que le commerce est une activité humaine convenable, et même très estimable. Ce n’est pas nécessairement le fait de gens malhonnêtes, même si le dieu Mercure, assimilé à l’Hermès grec, est celui des voleurs et des menteurs autant que des marchands et des voyageurs. Lorsque les hommes entrent en commerce, ils n’y trouvent pas seulement un intérêt matériel, c’est aussi pour eux l’occasion d’un échange de vues, d’idées et de présence. C’est une rencontre, quelque chose qui relève fondamentalement de l’amour.

D’ailleurs, un bon commerçant sait aussi faire des cadeaux sincères... malgré l’adage américain visant ce genre de pratique : « there is no such thing as a free meal » ("Cela n’existe pas, un repas gratuit", autrement dit, tout ce qui est "donné" aux clients se retrouve finalement quand même payé par eux). En fait, l’idéal du "désintéressement" comme critère de ce qui relèverait vraiment de la gratuité des sentiments est largement une illusion. En amitié aussi bien qu’en amour, il est tout à fait normal de se faire, l’un à l’autre, toutes sortes de dons et de cadeaux qui ne procèdent pas d’un calcul, ni ne font l’objet d’une recherche d’équilibre contractuel : chacun donne à cœur joie et reçoit de même. Il est évident, néanmoins, que si l’un des deux en vient à rompre unilatéralement avec cette pratique, c’est le signe que quelque chose ne va plus du tout dans la relation. Mais c’est la relation, justement, qui est en cause, et non le bénéfice escompté de certaines prestations. Cette considération, bien entendu, est substantiellement modifiée lorsque la relation amicale ou amoureuse se vit dans le cadre d’un rapport d’affaires ou, a fortiori, dans les liens du mariage. Mais, précisément, la réussite du mariage est de permettre aux époux de vivre le bénéfice constant des prestations mutuelles qu’il implique, non comme l’objet d’un marchandage, mais comme un don mutuel total et sans calcul.

Il n’y a pas de raison de penser, a priori, la pratique religieuse des sacrifices comme inférieure en qualité humaine à celle du commerce habituel entre amis ou amoureux. La relation à ce grand inconnu que serait Dieu n’a pas de raison de moins mobiliser ce qu’il y a de meilleur en l’homme que les relations entre les êtres humains. Mais, évidemment, en tant que démarche tournée vers un au-delà qui demeure inconnu, la pratique religieuse reste marquée des couleurs de la mort et de l’effroi de la mort. Oui, l’ombre de la mort plane sur toute pratique religieuse, sur toute pratique sacrificielle des hommes, bien que cette pratique ne soit pas, je le répète, pour la mort mais en vue d’une vie qui serait plus forte que la mort.

La révélation biblique ne vient pas condamner les hommes pour ce geste toujours répété, et toujours en vain. Elle vient au contraire bénir cette aspiration humaine et faire réussir cette pratique au-delà de ce qui était espéré. Elle vient donner à cette attente humaine une réponse inouïe, grâce à une solution qui demeure, certes, paradoxale à plus d’un titre, mais qui dissipe aussi le paradoxe tragique dans lequel restait enfermée la pratique inefficace de toujours.

Car lorsque l’homme tentait de franchir la frontière vers l’au-delà par ses propres menées, c’était toujours une transgression, une sorte de sacrilège attenté. En effet, qu’est-ce que le sacrilège sinon le fait de porter atteinte au sacré ? Qui veut atteindre l’au-delà, le sacré, est donc un fauteur de sacrilège par l’intention. Seul pourrait prétendre légitimement accéder au sacré celui qui en viendrait déjà.

Tandis que l’homme, dans la considération de l’au-delà, était donc constamment pris dans l’étau du désir et de la culpabilité, voilà que Dieu est venu lui-même : c’est lui qui a d’abord franchi la frontière, mais dans l’autre sens, évidemment. Il faut mesurer la radicale originalité de la révélation biblique à ce sujet. Bien sûr notre littérature et notre mythologie universelles sont pleines d’épisodes de manifestations du divin, ou des dieux, dans notre monde d’ici-bas. Mais ce franchissement de frontière de la part du divin n’est jamais un don gratuit. Ce serait même plutôt un des aspects les moins sympathiques de la domination qu’exerce l’au-delà, d’en haut, sur nos pauvres têtes : quand Zeus vient faire un tour chez nous, c’est pour s’emparer brièvement d’une belle femme ou pour se jouer d’un pauvre homme. Les incursions mythologiques du divin dans le domaine des hommes ne sont pas une bonne nouvelle.

Au contraire, la révélation biblique témoigne de la venue amicale de Dieu. Une venue qui se révèle, dès l’origine, comme une promesse d’épousailles. Dieu vient partager notre sort, épouser notre condition, prêt à en assumer toutes les conséquences. Déjà lorsqu’il revêt Adam et Ève de vêtements de peau, puis quand il met un signe sur Caïn pour le protéger, il se fait compatissant avec les rebelles, il se compromet avec celui qui est le meurtrier de son frère. Ensuite, sous les signes du brasier fumant et de la torche de feu, il passe entre les animaux coupés en deux par Abraham, signifiant ainsi son engagement personnel total dans l’alliance qu’il conclut souverainement ave lui. Dieu franchit la frontière qui nous sépare de lui comme si c’était sans retour. La question du retour est très importante.

Dans le mythe de Gilgamesh, le franchissement envisagé de la frontière que constitue la mort, en vue d’un passage à une vie qui serait affranchie de la mort, est précédé du franchissement de la frontière entre l’animal et l’homme, en la personne de En-ki-du. Remarquons aussi que ce franchissement est réalisé par l’intervention de la hiérodule : c’est la femme qui fait de la bête un homme ! Or, En-ki-du devenu homme ne peut plus retourner dans la forêt. La thématique du non retour s’exprime ici clairement : le héros voudrait bien pouvoir revenir en arrière, parce que le franchissement est effrayant et nous expose à être jeté dans une condition qui, certes plus prestigieuse, pourrait bien pourtant s’avérer pire que la précédente. Mais En-ki-du, bien entendu, ne peut revenir en arrière. Car, nous le sentons, un franchissement qui ne serait pas irréversible ne pourrait être celui dont l’humanité rêve depuis toujours.

Or, précisément, dans nos rêves la mort est pratiquement impossible. C’est une observation constante : il n’y a pas de mort "définitive" dans les rêves. Par exemple, dans un cauchemar, l’ennemi dont on se défait en le tuant ne cesse de ressurgir. Un détail particulièrement curieux du mythe de Gilgamesh ne vous a pas échappé : ayant mis à mort Gum-ba-ba, les deux amis partagent un repas... auquel Gum-ba-ba vient participer. Or, le repas est le symbole même de la vie ! Le mythe n’en dit pas plus. Cette incapacité à rêver la mort témoigne du refus radical, à la racine de l’être humain, d’un tel événement de cessation définitive de la vie. La mort est absolument impensable et inadmissible. Et, pourtant, elle est. La mort est si singulière, en somme, et si inaccessible, qu’on ne saurait imaginer que sa mise en échec, voire sa destruction, puisse advenir autrement que par elle même.

Voilà pourquoi, si j’ose dire, la mort du Christ est logiquement nécessaire. Quand je dis "logiquement", je me place de notre point de vue à nous les hommes. Comprenez bien. Le Dieu qui est venu partager, épouser, notre condition, l’a vécue jusqu’à la mort : c’est un fait, et c’est sa libre initiative à lui, Dieu. Comme tel, ce fait est proposé à la foi et il est refusé par l’incrédulité. Si bien que nous avons plutôt coutume de le discuter en disant : comment se peut-il que Dieu ait voulu que son fils aille jusque-là : n’aurait-il pu faire autrement ? En parlant ainsi, nous nous plaçons du point de vue de Dieu. Mais si, en toute humilité et sagesse, nous nous plaçons de notre propre point de vue, du point de vue de cette raison qui en nous aspire à la vie, nous devons nous rendre à l’évidence : ce qui arrive est précisément la seule chose qui pouvait nous sauver, à savoir que Dieu vienne lui-même accomplir le franchissement de la mort par l’homme. Seul l’homme a besoin, absolument, d’atteindre l’au-delà, puisque sa vie est placée ici-bas sous l’empire de la mort. Mais seul Dieu peut atteindre légitimement l’au-delà, car seul il en vient.

De même, la résurrection du Christ est "logiquement" nécessaire. Si vraiment Dieu, l’Au-delà, accomplit le franchissement pour nous, il faut qu’il le fasse réussir. Sinon, si l’au-delà venait seulement se rendre semblable à nous dans notre déréliction d’êtres pour la mort, si le ciel tombait en terre pour ne pas s’en relever, ce serait pour nous pire que tout. C’est pourquoi saint Paul dit : si le Christ n’est pas ressuscité, nous sommes les plus malheureux des hommes. Si Dieu épouse seulement notre condition d’êtres pour la mort et qu’il meurt, point final, alors on peut dire que Dieu est mort. Et alors il fait définitivement froid dans le monde, comme le dit Nietzsche. C’est pourquoi j’affirme que la solution de notre malheur telle qu’elle est accomplie et révélée en Jésus Christ est logiquement la seule possible : qu’un homme qui est aussi Dieu aille jusqu’à la mort, et que cette mort soit un sacrifice agréé, c’est à dire un franchissement de la mort réussi. La résurrection de Jésus est à la fois l’agrément de son sacrifice par Dieu, et donc la réussite du franchissement.

J’insiste sur le sens de cette démarche de réflexion, car le risque est réel d’y être piégé. Quand je dis qu’il est "logique" que le Fils de Dieu s’incarne, et que ce Dieu fait homme meure et ressuscite, je veux dire qu’il n’y a rien de plus "raisonnable", c’est-à-dire que rien d’autre ne saurait satisfaire notre raison que cette folie-là. Car c’est une folie, bien sûr, et telle que notre imagination la plus folle eût été bien en peine de l’inventer ! Le sacrifice du Christ est le franchissement accompli pour tout homme, et pour tous les hommes, car il n’y en a pas d’autre. Jésus seul réalise ce rêve de tout homme, cette aspiration inscrite à la racine de tout être humain : franchir la mort pour la vie. Aucun autre homme que Dieu incarné ne pouvait le faire, car "nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel", comme le dit l’évangéliste saint Jean. Mais celui qui passe ainsi de ce monde à son Père réussit ce franchissement afin de faire passer aussi derrière lui, avec lui, en lui, tout homme venant en ce monde, et puis ce monde tout entier duquel il est passé à son Père en sa Pâque, des ténèbres du péché à la lumière de l’Amour de Dieu.

Un seul sacrifice réussit au monde, c’est celui du Christ. Mais que lui seul réussisse n’est pas pour la condamnation de tous les essais, de toutes les démarches plus ou moins hâtives ou maladroites qui l’ont précédé, et encore moins une dévalorisation de ce que nous pouvons faire après lui à sa suite : au contraire, la réussite de ce sacrifice bénit toutes les tentatives faites avant lui en ce sens, les justifie, les purifie ou les sauve ; et elle nous ouvre la possibilité de faire, nous aussi, des sacrifices réussis, à sa suite, avec Lui et en Lui. Il y a donc bien un régime propre des sacrifices chrétiens, dans une continuité et une rupture avec tous les sacrifices de l’ancienne Alliance ou, a fortiori, avec tous les sacrifices païens du monde. Et, la rupture, c’est justement que le sacrifice du Christ réussit, lui. Lorsqu’à notre tour nous accomplissons des gestes semblables à ceux qu’ont répétés nos frères humains depuis toujours, eux qui ont tant et tant de fois tenté de faire passer quelque chose au-delà, qu’est-ce qui nous différencie d’eux ? C’est que nous agissons dans la foi au Fils de Dieu venu dans la chair, et que nous sommes ainsi autorisés à agir : nous ne sommes plus dans la condition terrible et terrifiante de ceux qui doivent se sentir toujours coupables de sacrilège en tentant d’atteindre l’au-delà, puisque Dieu est venu lui-même pour porter notre offrande à destination.

Pensez ici à la décision qui a tranché la grande querelle des iconoclastes : l’autorisation définitive des images. Le motif de cette décision, en dépit de l’antique et biblique interdit, fut précisément l’incarnation de Dieu. Notre condition de "damnés", c’est-à-dire d’êtres coupés de Dieu et ennemis de la divinité, nous vouait à ne plus pouvoir tenter de l’atteindre sans que ce soit un péché. Tel est le sens de l’épisode de la tour de Babel : "Faisons une tour qui touche le ciel !". C’est déjà, aussi, celui du sacrifice non agréé de Caïn. Cette condition n’est plus la nôtre, grâce à la merveilleuse incarnation du Verbe éternel, et grâce au salut par sa croix : Approchons-nous donc avec pleine assurance du Trône de la Gloire, dit l’auteur de l’épître aux Hébreux.

Faire des sacrifices, pour nous, ce n’est donc pas rester dans la condition païenne terrifiée et fascinée, continuant à obéir à des mouvements de panique qui viennent de la peur de vivre et retombent à la mort. Non ! C’est la possibilité offerte, aux fils dans le Fils, d’une conduite heureuse, joyeuse et confiante, d’une conduite d’amour dans la foi. Nous croyons que le Christ est mort et ressuscité, nous croyons que si nous mourrons avec Lui, avec Lui nous vivrons, et que si nous souffrons avec Lui, avec Lui nous régnerons. Nous croyons que si maintenant nous faisons de nous-mêmes une vivante offrande à sa gloire, cette offrande est agréée et qu’elle est couronnée, qu’elle l’est dès maintenant et qu’elle le sera aux siècles des siècles. Ce que nous faisons n’est pas un calcul, mais le mouvement de l’amour qui trouve son bonheur profond à se donner, car l’aimant se donne tout entier à l’aimé en échange de lui.

Qu’est-ce que l’amour, en effet, sinon cet échange dans lequel chacun en se donnant tout à fait à l’autre reçoit l’autre tout entier, si bien qu’alors la frontière entre l’un et l’autre est abolie. Dans son corps, Jésus Christ a tué la haine : il a détruit le mur de la haine qui séparait les juifs et les païens, mais aussi Dieu et les hommes. Dans le Christ, Dieu s’est réconcilié avec les hommes. Et c’est pourquoi, chrétiens, nous sommes si proches de tout frère humain, si éloigné de Dieu pourrait-il sembler, alors même que notre vie est déjà cachée avec le Christ en Dieu. Bien loin, en effet, de nous établir au-dessus des autres hommes, la condition d’être avec le Christ en Dieu nous envoie vers eux et nous pousse à épouser leur condition comme le Christ a épousé la nôtre. L’histoire universelle, sous le signe du Christ, devient l’histoire du passage de ce monde à Dieu, un passage qui est résurrection, transfiguration et sanctification.

Chrétiens, nous sommes pourtant plus ou moins divisés en nous-mêmes : « Malheureux homme que je suis, dit saint Paul, je suis à la fois, par ma raison, serviteur de la Loi de Dieu et, par ma nature charnelle, serviteur de la loi du péché. » (Romains 7,24-25). Nous sommes mélangés, nous ne sommes pas unifiés : nous passons à Dieu comme « petit bout par petit bout », et cela nous écartèle parfois ; mais, pour autant que nous sommes passés, nous glorifions Dieu dans notre corps, et pour autant que nous ne sommes pas passés, nous crions : Kyrie éléison, Prends pitié, Seigneur ! Et notre voix est alors celle de tous nos frères humains.

J’insiste sur ce point : être chrétien n’est pas un renversement des valeurs, un rejet du monde qui nous ferait aimer la mort et qui nous ferait appeler bien tout ce qui est mauvais, et mal tout ce qui est bon. Vivre en chrétien, c’est glorifier Dieu dans son corps en toutes circonstances, et particulièrement dans les épreuves, les souffrances et les morts vécues en communion au sacrifice du Christ. Car nous ne sommes plus, comme les païens, condamnés à fuir le spectre de la mort dans un culte idolâtre et égoïste des jouissances de la vie. Le goût de la vie est pour nous aussi l’occasion de rendre gloire à Dieu dans notre corps : tout ce qui réjouit l’homme et le magnifie en fait d’art, de religion ou de sagesse, tout ce qui est vécu dans l’amour, tout cela, nous le goûtons dans la perspective du bien véritable.

Ces biens de la terre qui aspirent au ciel, nous les recevons comme le signe, et parfois même les prémices, du bien véritable, mais non comme ce bien parfait lui-même : nous ne sommes pas idolâtres. Ainsi, l’art, la religion, la sagesse et l’amour, tout ce qui passe pour sacré aux yeux des hommes, toutes ces réalités auxquelles ils s’adonnent au prix des plus grands sacrifices, ces mouvements de leur être qui aspirent à la vie en plénitude, ont non seulement droit de cité dans l’Église, mais ils y trouvent, parce qu’ils y sont affranchis de toute complicité avec la mort, leur véritable qualité et leur suprême beauté humaine.


2002 UQ le sacre le sacrifice