Dimanche 12 août 2012 - 19e dimanche de l’année B

Je vais te dévorer de baisers

1 Rois 19,4-8 - Psaume 33,2-9 - Éphésiens 4,30 à 5,2 - Jean 6,41-51
dimanche 12 août 2012.
 

Adressée par une maman à son bébé qu’elle adore, cette déclaration n’est pas inquiétante. Sinon, d’habitude, on a plutôt peur d’être dévoré, non ?

Au fait, dévorer, adorer, si ces verbes se ressemblent, ce n’est pas par hasard : ils viennent tous les deux du mot latin « os, oris » qui signifie « bouche » et qu’on retrouve aussi dans « oral ». « Adorer », au départ, c’est envoyer des baisers. D’ailleurs, la prière se dit en latin « oratio », qui donne « oraison » en français. Car la bouche sert à manger, à embrasser et à parler. Mais si l’on associe aisément l’idée d’amour à celle d’adorer ou de dévorer, on le rapproche moins volontiers du thème de la prière.

L’amour, en fait, c’est dangereux. Le désir bien naturel de posséder l’être aimé peut facilement mal tourner ou, pour le moins, compliquer la relation. Plus on se rapproche l’un de l’autre et plus le risque est grand de se blesser ou de se détruire l’un l’autre.

En particulier, le « pervers narcissique » déploie tous ses talents de séduction afin, dans un premier temps, d’éblouir l’autre de son admiration assidue. Mais c’est pour mieux, ensuite, le culpabiliser et le convaincre de sa nullité. Ce sont ses propres problèmes d’image de soi qu’il cherche ainsi à exorciser en les projetant sur l’autre : détruire sa proie le soulage de sa pulsion d’auto-destruction.

Sans aller jusqu’à ces cas extrêmes de prédation, toute relation amoureuse est plus ou moins menacée de s’altérer dans ce sens, l’autre devenant un objet qu’on utilise selon ses besoins jusqu’à risquer de l’anéantir.

C’est pourquoi la sagesse commande de ne pas s’embrasser trop, trop vite, et pas sans certains garde-fous. Le mariage traditionnel, par exemple, avec ses approches prudentes et ses engagements précis et fermes, est certainement la bonne façon de s’engager dans la vie de conjugale. À l’inverse, se fier uniquement au sentiment amoureux, comme beaucoup le font aujourd’hui, c’est se livrer inconsidérément à la violence des affects et au risque de dévoration contenu dans l’adoration.

Passer de l’adoration à la dévoration, c’est pourtant exactement ce que Jésus nous invite à faire pour son propre corps. Il n’est donc pas étonnant que ses interlocuteurs dans l’évangile en soient scandalisés. Nous aussi, nous en sommes forcément choqués, plus ou moins consciemment. C’est pourquoi nous pouvons préférer revenir de la dévoration à l’adoration : c’est moins risqué.

Il y a quelque chose d’effrayant à entrer dans un rapport si proche avec Dieu lui-même. Pourtant, c’est bien la voie de la vie éternelle que nous ouvre ainsi Jésus. Entrer en communion si profonde avec lui nous sauve d’un même coup du narcissisme et de la tentation de dévorer l’autre, car lui-même est indemne de l’une comme de l’autre de ces misères de notre condition pécheresse. Lui ne risque rien : il ne donne aucune prise à nos menées qui visent à détruire l’être convoité. Avec lui nous ne risquons rien, car il renonce à lui-même plutôt que de céder à la tentation humaine de s’emparer d’autrui.

En se livrant de tout son corps au mouvement qui nous emporte de l’adoration à la dévoration, le Christ l’exorcise pour nous. Quiconque se livre à lui dans ce même mouvement de renoncement à soi est guéri et se voit rétabli dans le régime de « l’oratio » , de la prière éternelle du Fils au Père qui rend grâce d’en être la parfaite image et de ne jamais se perdre dans cette relation infiniment proche et pourtant de parfaite distinction.

Le chemin de la vie, pour nous, c’est d’embrasser Dieu jusqu’à manger la chair du Fils de l’homme, le pain essentiel de ceux qui adorent le Père en esprit et en vérité.