Dimanche 7 octobre 2012 - 27e dimanche de l’année B

« Ma femme »

Genèse 2,18-24 - Psaume 127,1-6 - Hébreux 2,9-11 - Marc 10,2-16
dimanche 7 octobre 2012.
 

Je n’ai jamais entendu mot d’amour plus beau que celui-là dans la bouche d’un homme, parfois conjugué, hélas, au souvenir de la disparue. Venue dans sa vie, reçue comme un cadeau sans pareil, aimée comme reine, épouse et mère de ses enfants, et puis perdue un jour sans retour. Les gens peuvent dire qu’elle a changé au cours des temps ; pour lui, parée de tous ses états qu’il a épousés d’un seul élan, elle demeure inaltérable et l’attend au bout de sa vie.

Qui le sait mieux que l’amoureux fidèle : à travers la succession des âges et des changements de la vie, une personne reste la même, qui passe en ce monde mais demeure l’aimée de son cœur. Ce qui est vrai pour l’homme et la femme qui s’aiment ne l’est pas moins pour l’enfant et sa mère, ou son père. Ainsi, par la grâce de cette chaîne délicieuse et douloureuse qui attache les êtres au fil des générations, se noue l’unité de notre humanité dans la trame fragile et invincible d’un amour qui ne passera jamais.

Je pense au pape Benoît XVI, dans son discours au Collège des Bernardins, qui invitait à chercher « ce qui a de la valeur et demeure toujours ». Il pensait peut-être à cet oracle d’Isaïe où le Seigneur déclare à Israël : « Tu as du prix à mes yeux et je t’aime ». Oui, Dieu, le Dieu éternel et vrai, déclare son amour à son peuple, un amour inébranlable, quand bien même les montagnes changeraient de place. Et, un peu plus loin, il lui commande : « Rassemble mes fils et mes filles. » Dieu déclare siens les enfants de cette vierge Israël dont la valeur pour lui demeure toujours, de génération en génération. Tous ensemble, à travers les siècles, ils sont comme un seul nourrisson qu’il veut élever tout contre sa joue. En Jésus, cette Alliance s’ouvre aux nations : c’est ainsi toute l’humanité que Dieu regarde si tendrement, malgré les défigurations dues au péché, qu’il désire l’élever à lui dans la condition d’épouse.

Tous les hommes n’ont-il pas au cœur l’intuition de cette unité dans le mystère de cette vie qui se transmet des parents aux enfants ? Sinon, pourquoi cette passion contemporaine pour la généalogie ? Chacun de nous n’est rien d’autre que ce qu’il a reçu de ses géniteurs et de la société et, en même temps, il constitue une personne unique à qui le Seigneur veut donner un nom qui n’appartient qu’à lui. Chacun de nous a été désiré par Dieu avant même sa conception, et chacun a tant de valeur à ses yeux qu’il veut lui donner sa propre vie, afin qu’il demeure toujours. Voilà pourquoi l’auteur de la lettre aux Hébreux nous dit que « le créateur et maître de tout voulait avoir une multitude de fils à conduire jusqu’à la gloire ».

Ainsi, le mariage, l’alliance librement consentie d’un homme et d’une femme pour la vie et pour donner la vie, porte en notre humanité le souvenir et l’intuition de cette vocation sublime de notre humanité. Nous ne sommes pas moins marqués que les autres par le péché qui obscurcit ce merveilleux savoir, mais nous connaissons le Christ qui nous le révèle en pleine lumière et nous envoie l’annoncer à tous comme une bonne nouvelle. Tel est le trésor de notre foi et telle est notre mission : le partager à tous les hommes qui le désirent sans le savoir, souvent.

Le mot du Pape que j’ai cité s’inscrivait dans une phrase au sujet des moines du Moyen-Âge qui cherchaient « au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, ce qui a de la valeur et demeure toujours ». La confusion du temps où nous sommes n’est pas moindre, et rien ne semble résister à l’idée qu’il faudrait satisfaire les désirs de chacun dans la mesure où cela ne borne pas ceux des autres. Ainsi, la norme devient la revendication de chaque individu - qui n’était pas là hier et ne sera plus demain - à pouvoir assouvir ses pulsions. Mais, dans cette course sans fin, risque de s’oublier ce qui a de la valeur et demeure toujours, au point que cela soit perdu pour nos descendants. Ou plutôt, puisque cela demeure toujours, qu’ils soient eux-mêmes perdus en l’ignorant ou en le niant. C’est pourquoi nous parlons pour le bien de tous, pour aujourd’hui et pour demain.

L’Église, en effet, ne parle pas selon ses idées ou à sa fantaisie, elle proclame la Parole qu’elle a elle-même reçue et qu’elle ne cesse de recevoir, comme nous aujourd’hui. Et nous parlons avec assurance parce qu’il nous regarde. Il regarde son Église depuis la croix où il s’est donné pour elle, pour se la présenter à lui-même comme une épouse sans tache.

Et lui-même murmure maintenant à son coeur : « Tu es ma bien-aimée, pour l’éternité ».