Dimanche 11 novembre 2012 - 32e dimanche de l’année B - Cérémonie d’hommage à la « Chapelle des morts »

Choisir de manquer : est-ce possible ? Est-ce raisonnable ?

1 Rois 17,10-16 - Psaume 145,5-10 - Hébreux 9,24-28 - Marc 12,38-44
dimanche 11 novembre 2012.
 

Comment trouverions-nous cela normal, nous qui avons tellement peur de manquer que nous faisons parfois des provisions insensées !

Pourtant, je pense aujourd’hui à ce que j’ai appris cette semaine d’un sujet d’actualité sur Arte, la chaîne franco-allemande : au cours de la Grande guerre, 750 000 personnes sont mortes de faim en Allemagne. Toutes les ressources étant concentrées au profit des soldats du front, la population à l’arrière manquait du nécessaire, au point que les plus fragiles, personnes âgées et enfants, mouraient en masse. Sans compter que, par millions, d’autres souffraient affreusement de malnutrition, du froid et de l’inconfort. Or, ces privations inouïes n’étaient pas subies, mais admises, acceptées, voulues. Un peuple uni dans l’épreuve choisissait de manquer de tout pour le succès de la nation.

Or, la nation n’était pas pour eux un slogan, une abstraction, mais leur terre, les mânes de leurs ancêtres, leurs enfants et leurs espoirs de descendants, la patrie, en somme. Tous, d’un côté comme de l’autre, combattants ou non, acceptaient généreusement de sacrifier leur propre vie pour la vie des leurs. Aujourd’hui, nous risquons, en évoquant leur mémoire, de ne pas leur rendre honneur comme il convient, tant nous sommes devenus sensibles à l’absurdité de ces massacres largement dus à l’indignité des chefs politiques ou militaires de ce temps.

Un sacrifice admirable malgré l’indignité des chefs qui l’exigent, c’est exactement ce qui nous donné à voir dans l’évangile d’aujourd’hui. Bien sûr, ce n’est pas par hasard si la mise en garde sévère de Jésus contre les scribes qui « dévorent les biens des veuves » précède immédiatement la scène de l’obole de la veuve. Quel scandale, cette femme indigente qui jette ses misérables deux piécettes au trésor du Temple, aussitôt englouties dans le fleuve d’argent exigé par l’ornement fastueux du lieu et l’entretien somptueux de ses gardiens ! D’autant qu’en précisant « deux piécettes », l’évangéliste souligne qu’elle donne vraiment tout, puisqu’elle aurait pu en garder une pour elle-même et s’acheter un petit morceau de pain. Son geste est semblable à celui de la veuve de Sarepta, donnant son maigre avoir au prophète.

Voilà donc ce qu’admire Jésus : l’une comme l’autre a donné, non de son superflu, mais de son indigence. En se privant de tout pour Dieu, elle lui offre surtout son parfait dénuement. C’est comme si elle lui disait : « À toi de me faire vivre maintenant, si tu le veux. » Le Dieu d’Israël l’avait bien promis, en se présentant à son peuple comme l’époux qui veut combler sa bien-aimée. Le mariage n’est-il pas toujours cela : la remise de soi à l’autre sans réserve, le choix de manquer de lui pour n’être comblé que par lui ? Quand Jésus rend son dernier souffle sur la croix, il se remet comme toujours tout entier entre les mains du Père. Au moment même où il meurt, il prononce encore en esprit : « Fais-moi vivre, puisque tu le veux ! » Ainsi le geste de l’une et de l’autre veuve est-il prophétie de la mort du Seigneur, mais aussi de sa résurrection. Jésus choisit de manquer de nous comme il manque du Père, en créant par son sacrifice l’Église, son épouse ainsi purifiée, réalisant d’un seul geste l’amour de Dieu et de l’humanité.

Les épouvantables tueries du vingtième siècle, à commencer par cette guerre dont nous commémorons la fin aujourd’hui, nous ont rendus méfiants et sceptiques à l’égard de toute idée de sacrifice ou de renoncement. Et, certes, il y a de quoi. Mais la volonté désormais de ne manquer de rien, le dessein de satisfaire de toutes les manières les désirs de chacun, pourrait nous faire tomber dans un piège plus mortel encore. Car l’égoïsme érigé en règle fondamentale de nos sociétés, non seulement obscurcirait l’avenir de notre vie, mais encore en viderait le présent de sa substance, qui est l’amour. Si les sacrifices que nous avons évoqués peuvent paraître fous, et s’ils le sont en effet de quelque manière, le refus de tout sacrifice serait folie plus grande pour nous.

C’est pourquoi l’Église tient pour son devoir le plus sacré d’exhorter maintenant les hommes à la sagesse et les chefs au discernement : ouvrez les yeux et voyez ce dont il faut bien, pour l’amour de l’humanité, choisir de manquer afin de ne pas tout perdre.