Dimanche 25 novembre 2012 - Christ, Roi de l’Univers, Année B

Que dis-tu de toi-même ? (Jean 18,33b-37)

Daniel 7,13-14 - Psaume 92,1-2.5 - Apocalypse 1,5-8 - Jean 18,33b-37
dimanche 25 novembre 2012.
 

Cela peut se comprendre de deux manières : « Que dis-tu à ton propre sujet ? » ou « Que dis-tu qui vienne vraiment de toi-même ? » La question de Jésus à Pilate s’entend clairement de cette dernière, puisqu’il précise : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien parce que d’autres te l’ont dit ? » Sacrée question ! Que pouvons-nous dire, en effet, qui soit vraiment de notre propre cru, de notre propre chef ?

Nous avons tous commencé à parler en répétant ce que nous avions entendu. Et, pour l’essentiel, cela continue toute notre vie. D’après les principaux hommes politiques, les plus notables d’entre nous, hauts fonctionnaires, journalistes, syndicalistes, industriels ou religieux en tout genre, ne sont que des « relais d’opinion ». Autant dire qu’ils se considèrent eux-mêmes comme les seuls « leaders d’opinion ». Comme ils se partagent le pouvoir, ils peuvent dire ce qu’ils veulent et les autres doivent suivre.

Pilate, bien sûr, est de cette catégorie supérieure. La question de Jésus lui semblerait sans doute insolente, n’était la forte impression que produit sur lui ce prévenu hors normes. Mais nous savons à quel point le procurateur romain est justement peu libre de dire ce qu’il pense sous la pression des accusateurs du Christ qui menacent de dénoncer son peu d’égard à l’empereur s’il manque à condamner celui qu’ils présentent comme séditieux. Pensons aussi à son « collègue » Hérode, séduit par la parole de Jean-Baptiste mais contraint de satisfaire son entourage et, finalement, de faire couper la tête au prophète à la demande d’une jeune fille qui a tourné la sienne.

Les prétendus leaders d’opinion en ont-ils vraiment une ? M’est avis qu’ils ne pensent guère : ils comptent plutôt, ils calculent. Ils disent ce qui fait leurs affaires ou celles de leur parti. En cela ils ressemblent à tout le monde : se tenir à une conviction sincère est bien difficile quand les raisons pratiques de professer le contraire sont fortes. La liberté de rendre témoignage à la vérité se paye parfois cher. C’est pourquoi Jésus dit : « La vérité vous rendra libres », et il nous en montre le chemin en allant jusqu’à la croix.

En effet, nous sommes esclaves du prince du mensonge qui nous tient par nos faiblesses. Et les plus apparemment libres, du fait de leur pouvoir et de leurs richesses, ne sont pas les moins asservis. En revanche, au moment où Jésus paraît enchaîné et humilié devant le Romain souverain, il manifeste la plus haute liberté, vraiment royale et divine, celle de rendre témoignage à la vérité. Et nous demandons, dans la prière d’ouverture de cette messe, « que toute la création, libérée de la servitude, reconnaisse sa puissance et le glorifie sans fin ». En fait, cette prière s’adresse au Père éternel. Car Jésus, loin de se désigner ici lui-même comme la vérité, ne se présente que comme le serviteur qui lui rend témoignage. Dans son incarnation, il a pris notre condition de faiblesse et de dépendance. Ayant renoncé à sa « condition divine », il sait qu’il ne sait pas et qu’il ne peut rien dire de lui-même : tout ce qu’il dit, c’est ce qu’il a entendu du Père.

Quand il déclare à Pilate « C’est toi qui dis que je suis roi », il ne manifeste ni réticence ni hauteur, comme s’il voulait réfuter ou confirmer la parole de son interlocuteur. En fait, il prend acte de ce qu’il a entendu comme une révélation venant du Père. En somme, Pilate est ici prophète à son insu, du fait de sa fonction souveraine, comme Caïphe auparavant dans le même évangile lorsqu’il prononce « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple ». Et l’évangéliste explique : « Ce qu’il disait là ne venait pas de lui-même ; mais comme il était grand prêtre cette année-là, il fut prophète en révélant que Jésus allait mourir pour la nation. »

Quand le Seigneur énonce devant ses disciples : « Je suis le chemin, la vérité et la vie », les exégètes nous expliquent qu’il faut comprendre : « Je suis le chemin qui mène à la vérité et à la vie ». Et ils ont raison. Si le Fils de Dieu est en personne la vérité, c’est dans son unité avec le Père dans la communion de l’Esprit Saint. Mais, dans son trop grand amour, il a pris notre nature pour se faire notre chemin dans l’obscurité de l’obéissance vers la gloire qu’il avait au commencement, afin de nous y établir.

Sa dignité royale, manifeste dans la résurrection, est ici cachée sous la condition d’esclave, et non moins certaine : en rendant gloire à son Père par l’obéissance filiale, il est déjà ce roi de gloire devant qui s’émerveillent les anges. Et il nous offre de partager cette condition de Fils qu’il possède en propre. Si nous acceptons humblement de ne pas chercher à tirer de nous-mêmes cette vérité qui est Dieu, si nous entrons résolument dans l’obéissance ecclésiale, nous recevons sans attendre la gloire des enfants de Dieu qui se révélera au dernier jour.

Ils se trompent, ceux qui clament « Ni Dieu ni maître ! » comme la devise de leur liberté intraitable. Ils ne sont que le pauvre jouet du Malin qui suggère à l’homme ce délire orgueilleux pour mieux le maintenir en esclavage d’erreur et de destruction. Ne rougissons pas, frères, d’être « des moutons », de nous rassembler « en troupeau », malgré les moqueries des malins de ce monde. Réjouissons-nous plutôt d’être les brebis d’un tel berger, le troupeau de ce pasteur merveilleux de nos âmes qui fait merveille en nos vies, d’amour, de paix et de fécondité pour le Royaume.

Église du Seigneur, que dis-tu de toi-même, sinon que tu as un Seigneur doux et humble de cœur, le seul Roi de justice et de vérité qui peut conduire tout homme à la vie bienheureuse des enfants de Dieu parce qu’il nous a aimés jusqu’à donner sa vie sur la croix.