Dimanche 17 février 2013 - Premier dimanche de Carême - Année C

Quand il n’y a rien à faire, que faire ? ou Pourquoi le pape Benoît XVI s’arrête

Deutéronome 26,4-10 - Psaume 90,1-2.10-15 - Romains 10,8-13 - Luc 4,1-13
dimanche 17 février 2013.
 

Quand il n’y a rien à faire, que faire ? La réponse est dans la question, non ?

Eh bien non ! Le plus souvent, quand il n’y a rien à faire, on fait quand même quelque chose. Pour des raisons psychologiques, parce que l’action est le meilleur anxiolytique, ou pour des raisons politiques parce que, pire que de commettre une mauvaise action serait de paraître impuissant.

Or, Jésus nous démontre ici que, pourtant, quand il n’y a rien à faire, le mieux est de supporter de ne rien faire.

Il se trouve devant deux tentations que j’appellerai de gauche et de droite :
-  de gauche : « changer les pierres en pain », autrement dit de prendre ses désirs pour des réalités au lieu de consentir à la nature des choses.
-  de droite : se vouer aux pouvoirs de ce monde, autrement dit croire à la toute puissance de la volonté.

Ces deux voies sont à l’évidence contraires à la condition de Fils : elles reviennent à se prendre pour Dieu au lieu de s’en remettre au Père en humble serviteur du tout puissant et tout aimant. Justement parce qu’il est « Fils », Jésus refuse de s’engager à gauche ou à droite.

Reste alors la troisième tentation. La voie toute droite, celle de la confiance absolue est devant lui, mais elle conduit au précipice. La tentation serait de s’y jeter tête baissée en plaçant le Père au pied du mur : à lui de trouver une solution miracle ! « Tu ne mettras pas le Seigneur ton Dieu à l’épreuve », répond le Christ.

Vous me direz : mais pourquoi cette épreuve au désert, en l’absence de tout le monde ? En fait, c’est la croix qui est visée, le « moment fixé » qui n’est autre que l’instant crucial, le « kairos », en grec. C’est pourquoi il est écrit littéralement, non pas que le démon a « épuisé toutes les formes de tentation », mais qu’il est « allé au bout de la tentation ».

À la fin de son parcours, Jésus a échoué dans son œuvre de « faiseurs de signes » : il a multiplié les pains, nourri les foules, et guéri une multitude de malades. Mais ils n’ont pas compris que c’était pour leur annoncer la miséricorde de Dieu et les appeler à la conversion. La tentation serait la fuite en avant dans l’action de thaumaturge et continuer à satisfaire les attentes terrestres des hommes sans réussir à les appeler à Dieu. Par ailleurs, il les a instruits, leur a montré la route à suivre, mais ils ne veulent le faire roi que pour profiter de sa puissance et de ses bienfaits terrestres. La tentation serait de prendre vraiment le pouvoir, en décidant de leur imposer la conduite qu’ils ne veulent pas adopter librement.

Jésus, donc, à la veille de sa passion résiste à ces deux tentations. Il ne reste devant lui que le chemin de la croix. C’est là qu’intervient la troisième tentation : celle de précipiter la terrible fin prévisible. Mais il y résiste aussi : si c’est vraiment la coupe que le Père lui donne à boire, il ne la refusera pas. Mais il ne lui appartient pas de s’en emparer de lui-même.

Puisqu’il n’y a plus rien à faire, il ne fera rien. Aller à gauche ou à droite serait trahir, se précipiter en avant aussi. Il accepte donc d’être arrêté. Et, en effet, il se laisse arrêter, prendre et crucifier.

Vous le savez, frères, si Jésus subit ainsi les tentations du démon, c’est pour nous. C’est pour nous montrer le chemin des fils.

Et je crois bien que c’est le sens de la décision du Pape Benoît XVI qui nous a tant surpris.

L’annonce faite un 11 février me paraît suggérer qu’il se sait malade. Certains signes donnent d’ailleurs à penser qu’il s’agit de la même maladie que celle de son prédécesseur. Voyant ce qui l’attendrait s’il persistait à porter sa charge, il a pensé plus juste, pour le service de l’Église, de ne pas continuer à avancer vers ce précipice, mais de s’arrêter là : il a supporté d’être arrêté, imitant ainsi le Seigneur en son agonie. D’ailleurs, il nous l’a dit, son chemin continue autrement, et non moins dans la suite du Christ qui va vers la croix.

Certains se demandent peut-être : mais alors, cela signifie qu’à l’inverse Jean Paul II a eu tort, lui, de continuer jusqu’au bout ? Je ne le pense pas. Il ne s’est pas lancé dans le vide sciemment, il n’avait pas de précédent, lui. Il y a été entraîné et a découvert au fil des jours le calvaire qu’il a assumé.

Cela me rappelle la finale de l’évangile de Jean, quand Pierre s’interroge sur le destin du disciple bien-aimé : Jésus lui répond que ce n’est pas son affaire. Chacun reçoit son chemin et, dans leurs différences, ils rendent témoignage tous deux fidèlement au même Seigneur.

Recevons l’un et l’autre comme une grâce, frères, et comme un exemple. Quand il n’y a rien à faire, il reste toujours, et plus que jamais, à être. À être fils de Dieu dans le Fils unique, les bras en croix, à être aimés comme fils et à recevoir en retour la joie d’aimer comme nous avons été aimés.