22 juin 2002

La prière

Conférence du Père LAMBRET
2002.
 

Prions.

Comment saurais-je de quelle manière chacun de nous a prié en lui-même dans le silence ? Lorsqu’à la messe, le célébrant dit : "Prions", nous faisons silence. Puis vient l’oraison présidentielle, la "collecte", faite pour rassembler toutes les prières en une seule, afin que la totalité des personnes présentes mérite le nom d’assemblée plutôt que seulement celui de foule ou de public. C’est pourquoi tous répondent : "Amen", ce qui signifie : "C’est vrai, c’est sûr, nous le croyons d’une même foi." Tout le monde n’est pas formé à savoir que faire quand le président dit : "Prions", et c’est bien dommage. Le silence qui suit cette invitation est prévu pour permettre à chacun de former une prière personnelle dans son cœur. Parfois, il est vrai, le prêtre l’oublie. Mais, quand l’occasion se présente, savons-nous la mettre à profit ?

Nous restons sans prier, je crois, par manque de simplicité. Si, par exemple, quelqu’un que nous ne connaissons pas nous téléphone à l’improviste, il est normal que nous ne sachions que lui dire. En revanche, s’il s’agit d’un frère ou d’un ami très cher, d’une mère ou d’une fille aimée, alors on n’aura jamais trop de temps pour se parler, jamais assez pour tout se raconter. Et, à peine a-t-on raccroché, on se rappelle ceci ou cela qu’il faudra penser à dire la prochaine fois. Ainsi, si nous ne prions pas, c’est parce que nous ne savons pas, ou parce que nous ne croyons pas, que Dieu est Père, et que Dieu est Fils. Si nous avions foi en Jésus Christ, si nous croyions qu’en lui Dieu s’est fait notre ami le plus proche, nous lui dirions dans la prière tout simplement ce qui nous occupe, ce qui nous agite, ce qui nous motive, comme cela vient tout seul en parlant avec un ami. Et, d’abord, nous lui dirions la joie où nous met son amitié.

Louez le Seigneur, tous les peuples,

fêtez-le, tous les pays.

Son amour envers nous s’est montré le plus fort,

éternelle est la fidélité du Seigneur. (Psaume 116/117)

L’invitation du Psalmiste est vraiment étonnante : lui qui représente le peuple élu, Israël, il commence par inviter "tous les peuples" à la louange, littéralement "toutes les nations", ce qui est équivalent à "tous les païens" ! Quant à la mention de "tous les pays", elle peut se comprendre comme une dénomination de "tout Israël", c’est-à-dire du pays de l’Israël du Nord associé au pays de Juda pour constituer ensemble la Terre du Seigneur et le peuple qui l’habite selon sa volonté. Voilà donc que le peuple élu vient en second, par rapport aux Nations, dans l’invitation à la louange : quel événement ! Cette interprétation peut se poursuivre dans les deux lignes suivantes du psaume : "Son amour envers nous s’est montré le plus fort" signifie que les païens, ceux qui n’avaient pas été choisis, ont désormais accès à Dieu comme le peuple aimé du début. Telle est la puissance de l’amour de Dieu : ceux qui étaient sans amour sont accueillis avec ceux qui ont été choisis dès le commencement. Mais cet élargissement prodigieux de l’Alliance ne se fait pas au détriment d’Israël, Dieu garde ! Loin d’être oublieux de son premier amour, le Seigneur met un point d’orgue à l’histoire privilégiée qu’il tisse avec son peuple lorsqu’il associe finalement toutes les nations à sa grâce. C’est pourquoi le Psalmiste conclut : "Éternelle est la fidélité du Seigneur."

Bien sûr, cette interprétation est hautement satisfaisante pour la foi chrétienne, à la lumière de la pleine révélation atteinte dans l’événement du salut universel réalisé par Jésus le Christ. Mais on peut soutenir qu’elle correspond déjà fidèlement à la compréhension que le Psalmiste a de sa propre prière. Dans l’Ancien Testament, dans les Écritures saintes telles que le Seigneur Jésus les a connues et scrutées de manière à y lire sa propre mission, tout est déjà dit. Seule la personne de Jésus lui-même, avec l’accomplissement historique de sa mission, est une nouveauté absolue. La prière des psaumes n’est donc pas dépassée, car la loi de la prière étant la loi de la foi, la façon dont nous prions traduit la façon dont nous croyons. Ainsi le « Amen » de l’assemblée vient confirmer qu’il y a bien une assemblée unie dans la prière comme elle est unie dans la foi. Et la foi du Psalmiste n’est pas dépassée, elle est accomplie.

Si la parole de Dieu dans ce psaume invite tous le monde, païens et Israélites, à la prière, comment penser que des hommes seraient incapables de prier ? Il faut dire, je crois, que tous les hommes prient. Pourtant, il faut bien reconnaître que tous les hommes ne croient pas en Dieu de la même manière. Alors, combien y a-t-il de manières de prier ?

On fait aujourd’hui communément la distinction entre les religions monothéistes, que seraient le judaïsme, le christianisme et l’islam, et les autres, qui seraient donc plus ou moins polythéistes. Cette idée est essentiellement une illusion rationaliste occidentale moderne liée à la prétention absurde de mettre les "religions" en fiches signalétiques comme on le fait pour les styles littéraires ou les coléoptères. Relisons Hésiode, auteur grec du huitième siècle avant Jésus Christ, et païen notoire, donc. Son délicieux poème bucolique intitulé Les Travaux et les jours commence par l’invocation suivante : "Muses de Piérie, dont les chants glorifient, venez et dites Zeus, célébrez votre père, par qui tous les mortels sont obscurs ou illustres, connus ou inconnus, au gré de Zeus puissant. Aisément il donne la force et aisément abat les forts, aisément il ploie les superbes et exalte les humbles, aisément il redresse les âmes torses et sèche les vies orgueilleuses, Zeus qui gronde sur nos têtes, assis en son palais très haut." Vous retrouvez là des accents fort proches de ceux du cantique d’Anne (1 Samuel 2,1-10), chanté en l’honneur du Seigneur d’Israël, et repris par la Vierge Marie (Luc 1,46-55) en visite chez Élisabeth.

En réalité, les nombreux "dieux" évoqués ou invoqués par les mythes et les traditions religieuses signifient la profusion de ce que l’homme éprouve comme les manifestations du divin. Cette profusion ne l’empêche pas de pressentir l’unité de ce même divin, plus profonde et essentielle que la diversité expérimentée, et aussi sûre que celle de la raison en deçà de ses productions diverses. Le nom Zeus, exactement comme le mot "dieu", vient de la racine indo-européenne "°DEI-" qui signifie "briller", et qui donne aussi "°Ju", le jour, et ensuite "Juppiter", le "jour-père", qui devient le bien connu Jupiter, le Zeus des Romains. Zeus, au demeurant, est communément appelé par Hésiode "père des dieux et des hommes", notamment au début de la Théogonie, et cet usage, présent déjà chez Homère, se perpétue dans la littérature grecque ultérieure. Le discours de saint Paul à l’Aréopage d’Athènes (Actes 17) montre bien qu’il tient ses interlocuteurs pour tout aussi "monothéistes" que lui, en dépit de la profusion des autels qui peuplent la ville, et tout indique qu’il rencontre là leur propre façon de se comprendre. À l’inverse, les couches littéraires les plus archaïques de la Bible manifestent clairement que les personnages mis en scène, depuis Abraham jusqu’à la plupart des rois d’Israël et de Juda, n’ont pas idée d’exclure l’existence d’autre "dieux" que "le Seigneur", même si dernier seul mérite leur adoration exclusive. En outre, l’adoration exclusive du Dieu de l’univers n’empêche pas les chrétiens de vouer un culte aux anges et aux saints, comme à des "reflets de sa gloire". En somme, pour dire les choses brièvement, les païens ne sont pas plus polythéistes que d’autres, et la question n’est pas là.

Tous les hommes sont fondamentalement semblables et égaux devant la question de Dieu : ils mettent un mot sur l’énigme, pour eux, de ce qui serait, de ce qui devrait être, la cohérence ultime et sensée de tout ce qu’ils éprouvent comme divers et incertain. Comme l’écrit saint Justin dans sa Première Apologie, "Le mot Dieu n’est pas un nom, mais une approximation naturelle à l’homme pour désigner une chose inexplicable." De ce point de vue, les athées ou les agnostiques sont simplement ceux qui se refusent résolument à envisager une solution à l’énigme fondamentale de l’existence dont l’homme a conscience. Cette décision, aussi arbitraire que subjective, ne leur donne évidemment pas un atome de connaissance supplémentaire, et ne les tire donc pas le moins du monde de l’incertitude commune. Bien plus, le fait de déclarer qu’ils ne croient pas en Dieu ne les empêche pas d’être cependant monothéistes comme tout le monde : à la fine pointe de notre raison nous savons tous que si Dieu est, il est Un. Enfin, cela ne les empêche même pas de croire quand même en Dieu, comme tout un chacun, à l’occasion : l’homme, dans le doute et dans l’ignorance où il se trouve au sujet de Dieu, parfois croit et parfois ne croit pas, cela dépend des jours et des humeurs, des émotions et des joies, des tourments et des besoins ; et même, parfois, il croit et ne croit pas. Cette condition versatile, fragile et divisée est celle de tous, aussi bien des athées prétendus "purs et durs" que des matérialistes soi-disant scientifiques. Ils prient, qu’ils le veuillent ou non, lorsqu’ils en ont vraiment besoin. C’est la nécessité qui arrache la prière à l’homme le plus réfractaire comme à tout autre :

Seigneur, tout mon désir est devant toi,

et rien de ma plainte ne t’échappe. (Psaume 37/38,10)

Le désir et la plainte de l’homme sont prière. C’est pourquoi le pauvre, qui est désir, plainte et besoin, est prière : "La prière du pauvre va droit de la bouche aux oreilles" dit Ben Sirac (ou "l’Ecclésiastique") le Sage (Si 21,5). Bien entendu, cela signifie qu’elle va droit de la bouche du pauvres aux oreilles... de Dieu ! Elle va droit au cœur de Dieu, elle traverse le ciel comme une flèche. Le mot "précaire", de precari, "prier" en latin, signifie littéralement : "qui ne s’obtient que par la prière". C’est pourquoi, s’il faut vraiment donner une définition de la prière, je dirai qu’elle est le soupir du pauvre qui espère. Donc, tous les hommes prient, sauf le riche et le désespéré. Le riche en ce sens est l’homme qui se trouve tellement content de lui-même et insouciant des autres qu’il ne songe qu’à s’exprimer sa propre satisfaction : c’est le Pharisien de la parabole disant apparemment à Dieu son action de grâce pour ce qu’il est, mais, en fait, ne s’adressant qu’à lui-même (Luc 18,9-14 : "Deux hommes montèrent au Temple pour prier"). Alors, sommes-nous riches ou pauvres, désespérés ou non ? Faisons le test : prions-nous ? Si nous ne prions pas, c’est que nous sommes riches ou désespérés. Bien sûr, notre réponse sera probablement mitigée : pour chacun, cela dépend des moments et des circonstances !

À part, peut-être, quelques cas extraordinaires, les hommes sont partagés et changeants : riches ou pauvres, désespérés ou non, au gré des événements de leur vie. L’homme est ballotté entre l’expérience du bonheur et celle du malheur. Or, en dépit de certaines régularités logiques qu’il peut observer, la raison ultime de la répartition du bonheur et du malheur entre les uns et les autres lui demeure profondément obscure. La tentation est grande, alors, d’invoquer l’existence d’une Cause ultime de tout qui serait tout à fait indéchiffrable, d’une Raison en vertu de laquelle les choses seraient ce qu’elles sont, mais qui nous échapperait absolument : le "fatum" ( mot qui signifie en latin "ce qui est dit"), la "moira" (en grec "le sort, la part"), en somme la fatalité, le destin. Bien entendu, il ne s’agit là que d’une vaine façon d’habiller notre ignorance d’un mot qui prend l’air de contenir un savoir. Le fatalisme est comme la politesse du désespoir de la raison. Au reste, il détermine une attitude essentiellement contraire à l’espérance, donc à la prière.

Dans l’attitude religieuse universelle des hommes, il y a ce que le Pape Jean-Paul II appelle "le sentiment religieux authentique", que l’on peut caractériser comme la prière au sens où nous l’avons définie, et puis il y a des éléments nocifs : le fatalisme et l’idolâtrie qui, justement, s’opposent essentiellement à la prière. La prière étant le soupir du pauvre qui espère, le fatalisme comme renoncement à l’espérance et l’idolâtrie comme déni de la pauvreté dans l’esprit sont contraires à la prière. Tous les discours qui justifient la répartition injuste du bonheur et du malheur, qu’il s’agisse des diverses doctrines de la réincarnation ou de conceptions d’un Dieu très haut dont les décrets seraient absolument et définitivement incompréhensibles à l’homme, sont des variantes du fatalisme. Quant à l’idolâtrie, elle est tentative de posséder, de retenir sa vie, en détenant son Dieu. Contre ces perversions, le "sentiment religieux authentique", la juste attitude de l’homme qui se met dans une disposition d’ouverture et d’espérance, correspond à la situation du païen agréé de Dieu selon le discours de saint Pierre dans la maison du centurion Corneille : "En toute vérité je comprends que Dieu n’est pas partial, mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice est agréé de lui. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, qui est le Seigneur de tous." (Actes 10, 34-36)

La paix en question ("shalom" en hébreu), est donc le salut en Jésus Christ. La paix de Dieu est donnée à l’homme qui prie : le salut est l’exaucement de la prière. De la prière de qui ? De la prière de tous les pauvres qui espèrent ou ont espéré la venue du Seigneur, de la prière des pauvres du Seigneur, de la prière de Marie, qui est l’humble et la pauvre par excellence, de la prière de l’Église. Et toute cette prière n’est autre que la prière de Jésus, le Fils de Dieu, le Verbe qui a pris chair de notre chair, lui en qui nous avons été faits au commencement. "Tu es mon Fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande, et je te donne en héritage les nations, pour domaine la terre tout entière." (Psaume 2,7-8) C’est sur la croix que le Christ reçoit cette parole du Père, c’est là qu’il demande, et c’est là qu’il obtient le don annoncé par le psaume. Jésus est fait Christ par le sacrifice agréé de la croix. Le grand cri de Jésus en croix accueille et recueille toute prière de tous les hommes de tous les temps. C’est ce grand cri qui sonne par avance lorsque Jésus dit à son ami mort : "Lazare, sors dehors !" Ce pléonasme est comme une insistance tragique suggérant le caractère douloureux et difficultueux de l’acte qui autorise Jésus à une telle parole souveraine sur la mort, et sur ceux qu’elle retenait dans ses liens. Avant ce cri, Jésus déjà priait ainsi : "Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je savais bien, moi, que tu m’exauces toujours." (Jean 11, 41-42). Toute prière entre dans celle du Fils de Dieu. Ce qui n’y entre pas n’est pas prière, ce qui n’est pas pauvre et humble comme Jésus n’est pas prière. Mais, me direz-vous, la prière n’est-elle pas aussi joie, confiance, adoration et saveur de l’amour ? Oui, parce qu’elle est déjà exaucée. Tant qu’il y a une pauvreté qui soupire au monde, aucune prière ne peut s’arrêter à l’exultation du salut, laquelle ne peut être véritable si elle ne vient couronner la prière du malheureux exaucé.

Toute prière authentique des hommes a part à l’unique prière du Fils de l’homme, seul médiateur entre Dieu et les hommes. Toute prière véritable s’inscrit dans la prière que nous avons reçue de lui, qui est seul Sauveur et unique Fils de Dieu : le Notre Père.

Je vais essayer de vous montrer que le Notre Père est en même temps la prière la plus achevée et la plus élémentaire, à la fois la prière "naturelle" de tous les hommes et la prière parfaite que seul le Fils de Dieu pouvait donner. Ainsi nous pourrons comprendre de quelle manière le Notre Père récapitule toute la prière des Écritures et du monde, et résume toute la Révélation.

Si l’on considère le texte du Notre Père d’un œil critique et comme neuf, libéré de toute espèce de préjugé favorable, il faut bien reconnaître qu’il n’apparaît pas spécialement séduisant ou imposant. Il n’a ni beauté littéraire frappante, ni originalité suggestive, ni audace entraînante comme tant de prières que nous aimons faire ou lire dans de pieux recueils plus ou moins dévots ou créatifs. Et même, le plus remarquable dans le Notre Père serait plutôt les difficultés que nous y rencontrons, au point que certains, soit qu’ils imputent la faute au texte original, soit qu’ils incriminent la traduction en vigueur, estiment telle demande maladroitement exprimée, telle autre indigne d’un fidèle éclairé. Examinons donc un peu ce texte en détail, et voyons si les obscurités que l’on pense y trouver ne se dissipent pas lorsqu’on le comprend comme je le propose.

L’appellation initiale "Notre Père qui es aux cieux", loin d’être une nouveauté proprement chrétienne, est non seulement la reprise d’un thème essentiel de l’Ancien Testament, mais encore la répétition, mutatis mutandis, d’une façon très ancienne et très universelle de s’adresser à la divinité. Nous avons vu que, chez les Grecs, le titre de Zeus "Père des dieux et des hommes" était largement attestée à partir du huitième siècle avant Jésus Christ. Mais des formules semblables se trouvent en abondance dans les textes du Proche Orient ancien, en Mésopotamie et en Égypte, dès le troisième millénaire. Quand l’homme forme les mots du pauvre dans un cri poussé en direction du divin, puisque dans toutes les hautes civilisations la figure du père est la figure du pouvoir suprême en situation, normalement, de bienveillance, qu’il appelle Dieu Père relève de son bon sens élémentaire. Quant à le situer "aux cieux", c’est la moindre des choses, tant il est vrai que la contemplation du ciel est pour les hommes vivant au grand air l’expérience quotidienne fondamentale de l’idée de transcendance. Enfin, le possessif collectif "notre" correspond à la pratique humaine commune du sacerdoce, de la fonction "pontificale" exercée par le prêtre qui, ayant de façon spécifique accès à la divinité, s’adresse à elle au nom de ceux qui ont recours à lui pour porter leurs demandes en sa présence.

Pour comprendre la demande "Que ton nom soit sanctifié", il faut savoir que "le nom" signifie la personne et sa puissance, et que "sanctifier" remonte à la racine indo-européenne "°sak" qui veut dire "au-delà", "séparé", autrement dit "transcendant". L’attitude révérencielle qui convient envers la divinité est le respect de sa transcendance, le renoncement à la tentation de mettre la main sur elle et sur sa puissance. Ainsi, le respect de son père et de sa mère interdit à l’enfant d’entrer dans des rapports de force avec eux, et donc lui impose de rester dans la "précarité" à leur égard. Et puisque l’atteinte langagière précède la voie de fait (comme l’insulte annonce le coup), il est écrit : "Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain". Dire "Que ton nom soit sanctifié", c’est protester de sa révérence envers Dieu, et se faire le chantre et le promoteur d’une juste attitude envers lui. Il s’agit donc d’une formule préliminaire propitiatoire bien convenable.

Puisque Dieu est le Roi des rois, évidemment, il faut lui dire plus qu’à tout autre souverain : "Ô roi règne à jamais !" La demande "Que ton règne vienne" complète donc la précédente dans un registre plus anthropomorphique encore.

Avec la demande "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel" s’amorce un tournant dans la prière. Former ce vœu, c’est introduire le doute : il se pourrait donc que ce ne soit pas tout à fait le cas, que la situation sur la terre ne corresponde pas exactement à la volonté de Dieu ? En effet, le ciel est le trône, le palais, la cour de Dieu : impossible que rien y échappe à son regard, et donc à son bon vouloir ; mais la terre est loin de lui et de sa sainteté... En émettant ce doute, le priant risque d’indisposer la divinité. Mais, en même temps, il peut commencer à l’intéresser.

"Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour." En réalité, ce que nous traduisons par "de ce jour" est un mot rare qui signifie littéralement "suressentiel". Le premier sens probable de ce mot me paraît être tout simplement "qui commande l’être", c’est-à-dire "donateur de l’existence". En somme, on demande à Dieu de continuer à vivre. Cette demande a trois fonctions. La première est un appel à l’indulgence rendu nécessaire par l’audace même de prier, et donc de se mettre en présence de Dieu. En effet, une telle rencontre, pour bien des raisons, pourrait entraîner la mort de l’audacieux. Ainsi Esther, se présentant au roi Assuérus (pourtant son époux !) sans avoir été appelé par lui, sait qu’elle n’aura la vie sauve que s’il lui tend son sceptre en signe de clémence. Deuxièmement, la précaution est d’autant plus nécessaire que l’on vient d’introduire le doute sur la conformité de la situation terrestre à la volonté de Dieu, et il est bienvenu à ce moment-là de confesser que la vie même nous vient de la puissance divine de donner la vie. C’est aussi l’opinion que prête à ses interlocuteurs païens saint Paul dans son discours à l’Aréopage quand il évoque le Dieu qui a créé l’univers et tout ce qui s’y trouve, "lui en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être" (Actes 17,24-25). Troisièmement, demander ce don est un acte de reconnaissance que ce don est bon, d’autant plus "méritoire" que la vie est aussi marquée de malheur, une action de grâce qui honore Dieu.

"Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés." Cette demande prolonge et accomplit le thème de l’indulgence introduit dans la précédente. Littéralement il s’agit de "remise de dettes". Or, nous avons vu que nous avons envers Dieu, constamment, la dette de la vie même. En outre, le sentiment de la sainteté de Dieu nous suggère aussitôt celui de nos fautes et de notre indignité par rapport à cette perfection divine. Job, le juste des nations, offrait périodiquement un holocauste pour chacun de ses fils parce qu’ils avaient peut-être péché dans leur cœur. Le priant demande forcément l’indulgence, avons-nous vu, or, il n’y a pas d’indulgence là où il n’y a pas de "dette". Nous connaissons naturellement très bien cette situation, nous qui sommes dans la condition de procréer et d’être procréés : Qui a jamais pu élever un enfant sans lui remettre sept fois soixante dix sept fois ses dettes ? Et qui n’a pensé, en devenant père et éducateur, à ce temps pas si lointain où il était lui-même enfant et sujet d’éducation ? Le pardon est une expérience première de notre humanité. Le pape Jean Paul II explique très clairement qu’il n’y a pas de paix sans justice et il n’y a pas de justice sans pardon. Une justice qui ne reposerait pas en dernier ressort sur la perspective et la possibilité du pardon serait suprême injustice. L’homme qui se tourne vers Dieu retrouve en lui-même l’enfant qu’il fut et qu’il reste devant son Créateur, en même temps qu’il ne se rend digne de lui qu’en l’imitant, comme père et berger de la vie qui lui est confiée. Comment oserait-il demander pour lui-même ce qu’il aurait refusé aux autres ? C’est pourquoi il invoque sa propre pratique de pardon pour demander à nouveau le pardon, car il sait que le Père Tout-Puissant aura de l’indulgence pour son fils mortel qui s’essaye à être miséricordieux comme lui.

"Et ne nous soumets pas à la tentation". Le mot "tentation" pourrait être ici remplacé par "épreuve", qui traduit le grec "peirasmos" sans éluder le sens de "tentation" que ce mot a en particulier, mais sans non plus oublier la signification plus générale de "test" qu’il possède aussi. La mise à l’épreuve de ceux qui s’approchent de lui est non seulement un droit strict mais souvent un devoir impérieux pour le souverain. L’épreuve en question peut être plus ou moins redoutable et inquisitoriale, selon le degré de confiance préalable méritée par l’intéressé. En demandant d’en être dispensé, le priant continue à implorer la pitié, comme il le fait depuis le début, et il peut maintenant s’appuyer sur la demande précédente dans laquelle il invoquait sa propre pratique de pitié.

"Mais délivre-nous du Mal." Avec la tradition la plus ancienne et la plus constante, il faut voir dans cette demande la formule générale qui tient la place ouverte à toute espèce de prière possible. Par-delà la demande du pain "suressentiel", qui est surtout une action de grâce pour les bienfaits de Dieu par nature bienveillant, prodigue et providentiel, si nous avons encore quelque chose à implorer, ce ne peut être que parce que nous faisons l’expérience d’une perturbation de cette vie naturellement bonne, forcément, puisque le Créateur est bon : l’expérience du Mal. Et nous prions pour en être préservé ou délivré. L’homme qui n’a pas besoin de salut n’a pas à prier.

Le Notre Père est donc la prière de l’homme, de l’humanité pure et simple. Elle n’est pas chrétienne de soi, mais elle l’est par le nom de Jésus. D’ailleurs, rien n’est chrétien que par le nom de Jésus. Mais lorsque nous recevons cette prière du Seigneur Jésus, lorsqu’elle nous est donnée dans la bouche même du Fils de Dieu qui a crié sur la croix et qui a été exaucé sur la croix, elle prend une toute nouvelle valeur. Par le nom de Jésus, par la bouche de Jésus, en lui, cette prière devient celle de l’homme exaucé, c’est pourquoi nous pouvons enfin dire en toute vérité "Notre Père". Tout ce qui était dit dans la condition misérable de l’homme perdu, que Dieu n’a pourtant pas abandonné, connaît, dans cette prière, son exaucement alors même que le monde reste en souffrance. Dans son Fils unique nous connaissons l’exaucement de la prière faite à Dieu. Nous n’en sommes plus à soupirer vers le ciel en gageant qu’il y a quelqu’un là-haut, mais nous connaissons le Père comme le Fils le connaît, et le Père nous reconnaît comme il connaît le Fils.

Nous pouvons dire "Que ton nom soit sanctifié" en celui qui est saint comme le Père est saint, et "Que ton règne vienne" en appelant le retour en gloire de celui qui a sauvé le monde, le jour de toute justice. Et nous continuons à dire "Que ta volonté soit faite" comme celui qui a cherché tous les jours le chemin de vie que lui donnait son Père, jusqu’au jour de sa chair. Lorsque nous prions "Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour", c’est le pain "suressentiel" en un sens inouï que nous demandons par-dessus tout, le pain eucharistique qui donne la vie éternelle. Mais ce pain nous est donné par transsubstantiation du pain ordinaire, comme la vie éternelle est l’assomption de cette vie dans la résurrection du Seigneur. Cette glorification passe par la purification de notre humanité pécheresse, c’est pourquoi la messe commence par le rite pénitentiel où se dit de façon capitale quelque chose comme : "Pardonne-nous comme nous pardonnons aussi." Quant à la demande " Ne nous soumets pas à la tentation", elle prend tout son relief lorsqu’elle est mise en perspective avec la prière du Fils à la veille de sa Passion : "S’il est possible, Père, que cette coupe s’éloigne de moi." Enfin, le "Délivre-nous du mal" est l’ouverture pour nous à toute prière, c’est pourquoi l’on peut dire qu’il ne prie pas autrement que selon l’enseignement du Seigneur, celui qui inscrit toute sa prière dans le sillage de cette dernière demande qui les permet toutes. En lui se proclame et se poursuit le combat victorieux du Fils en sa Résurrection.

Le Notre Père est l’alpha et l’oméga de la prière, la prière la plus basique de toute humanité et le sommet de la prière lorsqu’elle est en la bouche du Fils de l’homme, parce que Jésus est à la fois l’homme dans son humanité réduite à sa plus simple expression, "Voici l’homme", dans sa nudité, sa faiblesse et sa vulnérabilité, et celui à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre. Ainsi, le Notre Père est la prière élémentaire de l’homme et la propre prière du Seigneur.

La doxologie qui conclut habituellement le Notre Père, "Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire", reprend en les résumant les principaux thèmes de louange développés dans les premières demandes, de manière à mettre la dernière demande comme en inclusion au centre de la prière. Cette structure souligne heureusement la fonction du Notre Père comme cadre directeur de toute prière, et comme récapitulation de la foi et de la révélation.

Quand le Seigneur Jésus nous apprend à prier le Notre Père, il nous dit d’abord : " Ne rabâchez pas comme font les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés." Lorsque nous nous obstinons à nous demander "combien" il faut prier, combien de fois, combien de temps, nous restons comme les païens. Certes, il est nécessaire de suivre une règle de prière. Pour tout chrétien c’est, au minimum, la messe dominicale hebdomadaire, la prière du matin et la prière du soir. Mais, au fond, il faut prier tout le temps, comme une seule fois, dans l’unique Heure du Fils.

"Tenez-vous à la prière, qu’elle vous garde sur le qui-vive, dans l’action de grâce" dit saint Paul (Colossiens 4,2). Voyez la saveur de cette expression française, "sur le qui-vive", qui rend avec surabondance l’idée de vigilance. Veillez et priez , car c’est le Dieu vivant qui nous tient en vie. Celui qui dit : "À quoi bon prier ?" dit aussi bien, ou plutôt aussi mal, "À quoi bon vivre ?" Qui priera vivra. Qui ne prie pas est déjà mort. Tenez-vous à la prière comme on se tient à la rampe, à une bouée ou au bien-aimé. C’est très concret, la prière. Il faut qu’elle monte de notre cœur aussi souvent que nous avançons d’un pas, que nous faisons un geste ou que nous respirons. Il faut ainsi prier tout le temps et ne jamais omettre d’invoquer Jésus en disant "Notre Père qui es aux cieux", il ne faut rien faire ou dire sans le nom de Jésus. Et que votre prière se tienne toujours dans l’action de grâce pour le salut obtenu en Jésus Christ.


UQ la prière 2002