Jeudi 9 mai 2013 - L’Ascension du Seigneur Année C

« La douleur de perdre est à la mesure de la joie d’avoir reçu »

Actes 1,1-11 - Psaume 46,2-6.6-9 - Hébreux 9,24-28 et 10,19-23 - Luc 24,46-53
jeudi 9 mai 2013.
 

Cette phrase du « Petit traité de la joie » de Martin Steffens, jeune philosophe contemporain, représente une sagesse humaine profonde un peu oubliée à notre époque d’abondance où l’on ne se laisse pas volontiers consoler d’une perte ou d’une frustration. D’ailleurs, toute tentative de consolation est facilement soupçonnée soit de collusion avec l’exploiteur qui veut endormir la révolte légitime, soit de faux-fuyant risquant d’affaiblir le ressort pour un rebond salutaire. Pourtant, dans la mesure où elle consonne avec l’expérience que nous pouvons faire aujourd’hui de l’Ascension du Seigneur, cette réflexion n’appelle ni résignation, ni complaisance pour aucune spoliation.

Certes, le départ de Jésus est une perte sensible pour les siens. Il s’est manifesté ressuscité, mais sans se laisser retenir : son absence physique n’est pas, ni ne sera compensée par son nouveau mode de présence. Pourtant, à la lumière de la résurrection, ceux qui furent les familiers du Fils de Dieu quand il était avec eux peuvent voir clairement quel don immense ils ont reçu, quel privilège éclatant fut le leur, et s’en réjouir dans l’action de grâce.

Mais il y a plus, bien sûr. Nous avons encore à l’oreille l’exhortation qu’adressait Jésus à ses disciples dimanche dernier : « Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés... Si vous m’aimiez vous seriez dans la joie, puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. » Autrement dit, le nouveau don qui s’inaugure à l’Ascension surpasse le précédent.

Pour le Christ lui-même, d’abord : il va « s’asseoir à la droite de Dieu », recevant ainsi en sa nature humaine la gloire qu’il avait auprès du Père avant le commencement du monde. Si vraiment nous l’aimons, il y a là de quoi se réjouir vivement pour lui. Mais, de surcroît, puisque ainsi notre nature humaine est glorifiée, nous sommes nous aussi les bénéficiaires de ce don. Si du moins nous l’aimons vraiment, et sommes donc unis à lui par cet amour qui vient de Dieu.

Voilà le paradoxe de cette fête, frères : seuls ceux qui éprouvent la douleur de l’absence du Seigneur peuvent goûter la joie de l’Ascension. Et ce n’est qu’à la lumière de cette joie que nous pouvons aspirer réellement au don de l’Esprit qui nous est annoncé par les textes d’aujourd’hui. En somme, si la douleur de perdre le Christ en sa Pâque est à la mesure de la joie d’avoir reçu le Fils de Dieu dans notre humanité à Noël, la soif de l’Esprit Saint est aussi à la mesure de cette douleur comme de cette joie. Car la joie de la Résurrection n’est autre que la joie de la Nativité passée par l’épreuve de la Passion et merveilleusement grandie dans ce passage. Si bien que la pierre de touche de son authenticité est l’ardeur de la prière pour demander l’Esprit Saint ainsi que la venue du Seigneur dans la gloire. C’est pourquoi l’Esprit et l’Épouse disent : « Viens, Seigneur Jésus ! »

Sachons donc d’abord, frères, être aussi avisés que ceux qui n’ont pas d’espérance : au lieu de nous désoler et de nous révolter dans la douleur de perdre, considérons attentivement comment cette douleur révèle la grâce d’avoir reçu. Tel est le premier passage obligé pour pouvoir ensuite nous élever au-dessus de la sagesse du monde. Nous le ferons en trouvant la joie et la force de l’espérance dans tous nos deuils vécus en communion avec le Christ passé par la mort. Nous le ferons bien plus encore en sachant compatir à toute souffrance de nos frères humains dans l’amour du Christ venu nous sauver, et en éprouvant ainsi la douleur que Jésus soit perdu tout en l’aimant éperdument. Ainsi l’ardeur de notre prière pour appeler l’Esprit consolateur sur le monde sera à la mesure de cette douleur éprouvée dans le Seigneur.

Alors notre joie sera à la mesure de notre espérance de sa venue, « car il est fidèle, celui qui a promis. »