Dimanche 12 mai 2013 - Septième dimanche de Pâques, Année C

Il faut savoir dire bon ! (les trois Caravage de Saint-Louis des Français à Rome)

Actes 7,55-60 - Psaume 96,1-2.6-7.9 - Apocalypse 22,12-14.16-20 - Jean 17,20-26
dimanche 12 mai 2013.
 

Les nuances sont nombreuses : bon ! D’accord ; bon ! J’ai compris ; bon ! Ça suffit ; bon ! On y va... En tout cas, « bon ! » marque une acceptation d’un état de fait, voire un consentement à cet état, et signale le dénouement d’une période de tension et d’incertitude.

La saisie de l’instant où la tension atteint son maximum, juste avant le dénouement dont on espère qu’il sera un consentement, est l’autre principal point commun aux trois Caravage de Saint-Louis des Français, à Rome, consacrés à saint Matthieu. Ces toiles représentent successivement la vocation, l’inspiration et le martyre de l’Apôtre et évangéliste. Chacun de ces tableaux peut se comprendre comme un moment de la question dramatique qui se pose à chacun de nous comme à Matthieu : vas-tu consentir à la grâce qui t’est proposée ?

Grâce d’une élection : je t’ai choisi, Matthieu, veux-tu devenir mon Apôtre ? Étonnement et hésitation de l’élu : moi, vraiment ? Pourquoi pas un autre... Grâce d’une mission : veux-tu, Matthieu, témoigner dans ton œuvre de ma venue en ce monde, de mon action, de ma passion et de ma résurrection ? Affres et embarras de l’intéressé : vais-je réussir dans cette tâche qui bouleverse mes plans ? Grâce de la participation au mystère de la croix : veux-tu, Matthieu, accepter ta mort comme associée à mon sacrifice pour le salut du monde ? Angoisse ultime de la mort : tournerai-je en cet instant suprême mon regard vers le ciel dans l’action de grâce du Fils ?

Ces trois questions, vous l’avez compris, sont transposables pour chacun de nous aussi. Le Caravage le signifie clairement dans le tableau de la vocation en doublant la figure de Jésus de celle de Pierre : l’Église continue la présence du Christ et agit en son nom pour appeler, envoyer et consacrer les fidèles. Bien sûr, ce qui vaut pour tous vaut pour déjà pour le peintre, d’une façon particulière qui s’imprime dans sa peinture et peut nous instruire.

La vocation est située dans un local peu vraisemblable comme bureau de douane, mais bien propre à évoquer le genre de bouge que fréquentait ce mauvais garçon qu’était le Caravage. Que la grâce du génie, admirablement signifiée par la lumière venant du côté où paraît le Christ, touche ce ruffian est déjà un scandale. Mais que cette grâce soit non seulement le génie d’un des plus grands peintres de l’histoire, mais encore celle d’une puissance exceptionnelle d’expression authentique du mystère chrétien, c’est tout simplement un miracle évangélique en soi. Le Caravage en fut conscient, n’en doutons pas, et son tableau en témoigne.

L’image de l’évangéliste effaré et retourné vers l’ange pour recueillir ses instructions qu’il s’apprête à appliquer dans la hâte et l’inconfort d’une situation précaire, le genou posé sur un tabouret qui tombe, dit bien l’incroyable désordre des conditions de travail du peintre, constamment contraint de fuir le lieu et les conséquences de ses frasques.

Enfin, le troisième tableau, centré sur le bras de l’Apôtre empoigné par le bourreau mais tendu vers la palme du martyre, figure magistralement la double lecture qui s’applique d’abord à la Passion même du Christ : à vues humaines, il est saisi et supplicié par les hommes, mais en vérité, c’est lui qui se donne librement par amour afin de les sauver. Pour Jésus, le sacrifice est certain, accompli une fois pour toutes. Pour le disciple, la question reste posée : fera-t-il lui aussi de sa mort, par un consentement d’amour, un sacrifice qui pourra être agréé avec celui du divin maître ?

Pour le Caravage, voyou plusieurs fois homicide et incorrigible querelleur, la perspective d’une mort violente sous les coups d’un adversaire ou par décision de justice paraissait fort probable. Mais que le grand auteur chrétien, familier de la méditation des évangiles qu’il était aussi, se soit interrogé sur la possibilité d’un ultime rachat par acceptation dans la foi de son sort tragique éventuel est plus que vraisemblable. Décidément, en réalisant son œuvre à la gloire de saint Matthieu, le maître de mauvaise vie se mettait aussi lui-même en scène comme objet malgré tout de la miséricorde de celui qui est venu non pour juger, mais pour sauver. Et nous pouvons maintenant nous aussi profiter de son exemple, non pour le génie qui ne s’imite pas, moins encore pour les mœurs odieuses qu’il ne faut pas imiter, mais pour la foi et l’espérance plus fortes que tous les mauvais penchants.

Il faut savoir dire bon ! au Seigneur, mes frères : bon ! J’accepte de devenir celui que tu veux que je sois ; bon ! Je reçois avec reconnaissance toute mission que tu me confies ; bon ! Je ferai de ma mort comme de ma vie un sacrifice d’action de grâce. Non par ma propre vertu, mais avec la force de l’Esprit Saint. Car l’Esprit Saint est le seul bien. C’est l’adhésion de chacun de nous à ce bien unique qui fait notre unité, celle que le Christ nous a commandée et pour laquelle il a prié. Que chacun de nous l’appelle du fond du cœur aujourd’hui dans la prière ardente de l’Église tout entière.