Université de Quartier - 17 octobre 1996

En avent les migrants I

jeudi 24 novembre 2005.
 

La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. Or, en se déplaçant vers l’Orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Chinéar, et y habitèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : "Allons, moulons des briques et cuisons-les au four." Les briques leur servirent de pierres et le bitume leur servit de mortier. "Allons, dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre." Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d’Adam. "Hé, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu’un peuple, et qu’une langue et c’est là leur première oeuvre ! Maintenant, rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible ! Allons, descendons, et brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres !" De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel, car c’est là que le Seigneur brouilla la langue de toute la terre, et c’est de là que le Seigneur dispersa les hommes sur toute la surface de la terre.

Vous avez compris pourquoi, en prologue à notre rencontre, et même à notre trimestre, sur le thème "En Avent, les migrants", je place ce texte biblique de l’épisode de la tour de Babel ? Vous n’avez pas pu ne pas remarquer qu’il y était question de migrer. D’abord vous l’avez noté, les hommes se déplaçaient vers l’Orient. Pourquoi migraient-ils ainsi, cela n’est pas dit. Et puis, et surtout, l’action de Dieu a pour effet de disperser les hommes à travers la surface de la terre. Et de brouiller leur langue. De sorte qu’un migrant, en général, ne parle pas la langue du pays où il arrive. Mais pourquoi Dieu a-t-il donc fait cela ? Tous les hommes s’entendaient, et Dieu les disperse et les brouille ! Pourquoi donc cette malédiction ? Que veut Dieu ?

Et pourquoi avons-nous choisi ce sujet ? Nous l’avons choisi, d’abord, parce qu’il y a au moins quatre raisons évidentes de parler de l’immigration et des immigrés.

Premièrement, il s’agit d’un fait médiatique. Un fait médiatique qui, il est vrai, s’est déjà un peu estompé : c’est incroyable comme cela va vite ! Cet été on ne parlait que des "sans-papiers de Saint-Bernard", ou des "Africains de Saint-Amboise", de leurs avatars et de leurs pérégrinations. Mais au-delà de cette affaire de l’été, c’est bien un fait médiatique massif que l’immigration, les immigrés, les étrangers.

Deuxièmement, c’est un fait politique. Evidemment les choses sont liées. C’est un fait politique plus encore que médiatique. La question des immigrés et de l’immigration prend de plus en plus de place dans le débat politique, depuis dix, quinze ans, dans notre pays. Tellement de place que c’en est devenu le premier thème.

C’est, troisièmement, un fait sociologique. Dans le paysage social français, l’immigration, les immigrés, cela compte. De façon différente selon le quartier, la ville, la banlieue, la campagne, mais cela compte énormément sociologiquement.

C’est, quatrièmement, un fait historique. Dans l’histoire récente, d’abord. Dès que quelqu’un s’exprime avec un peu de distance et de largeur de vue sur la question des immigrés, il rappelle l’importation de main-d’oeuvre de l’après-guerre, et puis les péripéties de la gestion des flux migratoires, dans la période qui a suivi les Glorieuses et qui a été marquée par les chocs pétroliers. Mais, au-delà de cette histoire française de pas même cinquante ans, la question de l’immigration et des immigrés est un fait historique qui remonte au moins aux temps de la tour de Babel. Et la tour de Babel, cela nous ramène quelque peu après le déluge.

Pour ces quatre raisons, le thème de la migration est important : comme fait médiatique, comme fait politique, comme fait sociologique et comme fait historique, il s’impose à nous. Et il nous laisse perplexes. Sur cette question, tout le monde a quelque chose à dire. C’est assez remarquable. Et, pourtant, connaissez-vous sur le sujet une doctrine claire, cohérente et solide, qui nous tire d’embarras ?

Nous poserons d’abord la simple question : "Quel est le problème ?" On suppose qu’il y a un problème puisqu’il y a tant de bruit et de fureur. Tout le monde n’est sûrement pas d’accord sur la définition du problème, ni sur sa gravité. D’après certains, c’est la catastrophe qui s’annonce pour demain. Selon d’autres ce n’est qu’un ballon de baudruche médiatique. La chose étant si peu claire, il serait bon au moins de savoir de quoi il s’agit. Il est différent, par exemple, de parler du "problème" de l’immigration, ou de la "question" de l’immigration. Très souvent, on crie au problème pour mieux éviter de s’expliquer sur la question. Donc, deuxième question : "Mais de quoi s’agit-il ?" Et ensuite, troisième question : "Que faut-il dire, que faut-il faire ?"

Première question : quel est le problème, quels sont les risques réels ?

Il faut d’abord bien voir que si ce thème "marche" médiatiquement c’est parce qu’il est extrêmement chargé en émotion. Vous savez que seuls "payent" médiatiquement les sujets chargés en émotion. L’épisode des sans-papiers de Saint-Bernard, des Africains de Saint-Ambroise, était très médiatique, c’était une bonne marchandise médiatique. On y voyait des gens en situation de détresse : c’est émouvant ; des gens différents : c’est exotique ; des gens dont la différence pouvait nous inspirer de la peur, la peur de l’autre qui ne me ressemble pas et qui peut-être me menace, la peur de l’invasion, puisqu’il était question de l’immigration sauvage : que d’émotions ! il y avait aussi la peur du gendarme, et ça marche bien, la peur du gendarme. Plus exactement, la fascination du gendarme : la peur et l’attirance à la fois, c’est ça la fascination. Bref, il y avait là ce qui est vraiment intéressant émotionnellement, à la fois attirant et repoussant : l’autre en général. En plus, il y avait la religion. Bon ça, aussi, la religion ; ça marche bien en ce moment. Assez d’émotion, en somme, pour que le sujet tienne longtemps, surtout en période creuse.

Eh bien, le premier problème, c’est tout simplement cette situation d’excitation des émotions, et en particulier de la peur. Quand on veut manipuler les foules, il faut leur inspirer de la peur : à partir de la peur, quand on se débrouille bien, on fait ce qu’on veut ; on fait la colère, on fait la haine, on fait la panique, on fait la soumission, on fait la dévotion. La peur est la matrice de toutes les manipulations. Je ne dis pas que les médias soient manipulés. Les médias sont un système économique : ils vendent de l’émotion ; s’il y a de l’émotion à vendre, ils en vendent. Mais cette émotion étant, pour l’essentiel, de la peur, il y a là un capital formidable, un véritable trésor de guerre : le manipulateur malin qui saura utiliser ce capital fera de bonnes affaires.

Cette excitation des émotions est en soi un risque. Elle est lourde de violences, de meurtres. De plus, comme tout abus d’émotion, elle est anxiogène. L’anxiété est autre chose que la peur. L’anxiété c’est quand on ne sait pas de quoi on a peur, on n’a peur de rien, on a peur de tout, on est disposé à avoir peur, on a peur d’avoir peur. Et l’anxiété empêche de penser, de réfléchir, de juger. C’est un mal qui est déjà là, et qui peut s’amplifier ; on ne voit, hélas, pas pourquoi il ne s’amplifierait pas.

Deuxièmement, les risques plus précis : j’en vois trois, et le premier de ces trois risques est politique. Vous avez bien compris que les gens susceptibles d’utiliser le potentiel de manipulation des foules que représente la peur sont les politiques. D’où la dégradation du jeu politique, du débat politique. On peut observer, en particulier, une dégradation du langage des hommes politiques, au cours des dix dernières années, dans leur façon de parler de la question de l’immigration, influencés qu’ils sont par l’évolution de l’opinion publique dans le sens de l’inquiétude. Deuxième risque précis, le risque sociologique : le jeu pervers du racisme et de l’accusation de racisme dégrade plus ou moins les rapports humains dans toutes les régions du paysage social. Et tout donne à penser que cela va s’aggraver. Troisième risque précis, le risque spirituel : à mesure que ce thème prend de l’ampleur comme "bruit", comme parasite du champ médiatique, du champ politique et du champ social, ce qui s’estompe et se brouille, c’est la juste perception spirituelle de ce qui est engagé dans le fait humain de l’immigration : la rencontre et l’accueil de l’autre

Il y a un risque dont je n’ai pas parlé, c’est celui de l’invasion. Ce n’est certainement pas un risque à court terme. C’est une erreur objective de croire qu’il n’y a actuellement quoi que ce soit qu’on puisse considérer comme les prémices ou les traces d’une invasion. Cela ne tient absolument pas au regard des faits et des chiffres. En revanche, à long terme, personne n’est en mesure de dire comment se résoudra, à l’échelle de la planète, le formidable déséquilibre démographique et économique qui ne cesse de s’aggraver. Toutefois, nous pouvons agir, à notre mesure et à notre place, de manière qu’il se résorbe. Nous pouvons contribuer pour notre part à faire que les choses aillent vers une solution humaine plutôt que vers une déflagration. Mais ce serait tout simplement inconscient et irresponsable de soutenir que la déflagration est impossible. Je dis déflagration, parce que les pays qui sont riches et peu peuplés sont extraordinairement puissants : ils ont les moyens de leur défense. Et ils ne se laisseront certainement pas submerger volontiers.

Donc, les risques sont importants, ils sont réels, même s’ils ne sont pas ce qu’on dit en général. Voyons maintenant de quoi il s’agit, au fond.

La migration est une histoire de toujours dans l’histoire des hommes : voir l’épisode de la tour de Babel. L’homme, sur la planète, est un migrant. Tout ce que nous connaissons de l’histoire des hommes est une histoire de migrations. Il n’y a pas de peuples, à notre connaissance, stable définitivement quelque part. D’ailleurs les peuples qui ont une histoire sont ceux qui ont bougé. Ceux-là ont fait l’histoire, et ont subsisté pour que leurs descendants la fassent aussi. Les autres ont disparus, exterminés ou absorbés.

Avez-vous lu le Clovis de Michel Rouche ? Je sais bien que, l’actualité allant si vite, Clovis est déjà périmé : on en reparlera dans cent ans. Pourtant, c’est passionnant de découvrir autrement les mouvements de populations que nous avons étudiés à l’école sous le titre des "grandes invasions", et que les historiens allemands appellent "les grandes migrations". L’Empire romain, remarquable civilisation pourrissant un peu par la tête, finissait par céder sous la pression des Barbares massés aux frontières, jusqu’à être envahi tout à fait. L’histoire est beaucoup plus subtile que ce schéma. Nous nous appelons la France à cause des Francs, l’un de ces multiples clans venus du Nord par voie maritime ou terrestre, et se répandant progressivement dans toute l’Europe et dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Pour ne donner que quelques exemples, la Bourgogne s’appelle ainsi à cause des Burgondes ; les Wisigoths et Ostrogoths, descendus d’abord dans l’Est de l’Europe, en ont ensuite peuplé le sud-ouest ; les Vandales, après s’être répandus dans la péninsule Ibérique ont gagné l’Afrique du Nord, faisant mourir saint Augustin au passage, puis sont remontés jusqu’à Rome, qu’ils ont si bien pillée que le nom propre de ces "Vandales" est devenu commun. Bref, ces déplacements de peuples étaient des tendances lourdes et persistantes, contenues dans certaines limites pendant un temps, puis, bon gré mal gré, conduites par le pouvoir romain qui, faute de pouvoir maîtriser les événements, les "gérait". C’est, en effet, le pouvoir romain qui a largement décidé de l’installation des uns et des autres ici ou là. Comme, naguère, la France a importé de la main-d’oeuvre pour faire tourner ses usines, les Romains ont importé ou exporté, suivant le cas, des Goths, des Wisigoths, des Huns, des Alains et toutes sortes d’autres espèces de "Barbares".

Qu’y a-t-il de nouveau dans la situation, aujourd’hui, chez nous ? Rien. Surtout pas le nombre : ce sont des flux quantitativement très faibles au regard des histoires passées. Et même au regard du passé proche ! Les immigrés polonais, allemands ou russes de l’entre-deux guerres connaissaient des tracasseries administratives, des suppressions de permis de séjour, des renvois dans leur pays, des changements de noms pour éviter les persécutions. Le fameux mot de Saint-Exupéry : "C’est Mozart qu’on assassine" a été prononcé au sujet de la petite fille de Polonais renvoyés dans leur pays à la suite d’une suppression d’autorisation de séjour.

Ce n’est ni la quantité ni la nature de l’immigration qui est nouvelle pour nous. Serait-ce le fait que nous avons des immigrés "inassimilables" ? Sinistre plaisanterie ! La différence culturelle, supposée infranchissable, est moins importante aujourd’hui que jamais, en raison justement des conditions uniformisées dues à la standardisation de la production moderne, production industrielle, mais aussi, et surtout, production culturelle.

Quant à la violence des phénomènes, elle n’est rien, comparée à celle de jadis : comment les groupes hostiles arrivaient-ils à coexister par le passé ? C’était très simple : on se battait, les vainqueurs tuaient tous les hommes ennemis et gardaient leurs femmes, pour leur faire des enfants à eux. Telle était la méthode élémentaire, toujours et partout, pour réaliser "l’intégration". Parce que les groupes ont une cohésion, une cohérence.

C’est peut-être là que nous voyons apparaître quelque chose de vraiment nouveau : le fait que nous ne sachions plus ce qu’est la solidarité humaine, au sens élémentaire. Oh, nous parlons de solidarité, bien sûr, avec des trémolos dans la voix ! La solidarité, pour nous, c’est d’aller soigner les petits Africains, chez eux, en 4x4 ou en blindés. Mais la solidarité humaine élémentaire, ce n’est pas du tout cela ! Solidarité, cela veut dire qu’on fait un bloc. La solidarité de cette table, c’est que si je veux en lancer un bout, il faut que je lance toute la table. La solidarité humaine élémentaire, c’est que des personnes font un bloc. Un bloc qu’on ne peut que casser, et donc détruire, si l’on veut en séparer les personnes. Eh bien, chers concitoyens contemporains occidentaux modernes, les hommes ne sont pas des grains de sable. Cela, c’est une nature minérale. La nature humaine n’est pas minérale, mais sociale. C’est ainsi que cela s’appelle dans le langage de la doctrine de l’Eglise : la "nature sociale de l’homme". L’homme n’est pas un individu sans appartenance. Il n’y a pas de personnalité humaine sans appartenance. Pour l’être humain, il est vital, il est substantiel, d’appartenir à un groupe. Ces appartenances, bien sûr, se démultiplient ; mais il y a une appartenance élémentaire, qu’on peut situer au niveau du clan, de la tribu, disons de la "famille", mais au sens que ce mot avait avant la famille nucléaire bourgeoise, et encore plus avant la famille recomposée. Donc, la rencontre des hommes entre eux, ce n’est pas une rencontre d’individus, c’est une rencontre de groupes. Cette rencontre comme telle pose des problèmes. Même si le carnage n’était pas toujours inévitable, on n’a jamais vu nulle part dans l’histoire deux groupes se compénétrer sans difficulté. Même deux familles qui passent des vacances ensemble, seraient-elles apparentées, découvrent que c’est un problème.

La nouveauté, donc, n’est pas le phénomène de la migration. La nouveauté, c’est que notre culture, notre façon de penser, est désemparée devant ce qui a toujours été le cas, c’est-à-dire la difficulté de la rencontre des groupes humains. Nous sommes désemparés : cette difficulté nous apparaît comme un "problème" inattendu, et qui implique certainement l’existence de coupables. Mais non ! c’est normal ! Et pourquoi sommes-nous si niais ? Parce que nous avons en tête l’individualisme idéologique moderne, mis en sentences par les philosophes modernes et leur postérité révolutionnaire : "La personne humaine, l’homme est un sujet de droit, autonome" ; quand on a dit ça on a tout dit. Eh bien justement pas.

C’est pour cela que nous nous trouvons devant des problèmes qui nous échappent complètement. Nous sommes en présence de quelque chose qui n’existe pas selon nos plans. Cela existe dans la réalité, mais c’est de l’impensé pour nous, de l’impensable. Nous sommes comme ces technocrates qui ont mis un problème en modèle, et pour qui les aspects qu’ils n’ont pas modélisés n’existent pas. Voilà pourquoi nous sommes complètement incapables de dire ce qui se passe, et plus encore de trouver des solutions. Par exemple, pour en revenir à l’histoire des immigrés de Saint-Bernard, nous n’imaginons que "d’examiner la situation cas par cas" !

Certains, alors, se pensent pénétrants d’imputer tout le mal aux médias : s’il y a un problème, ce serait simplement parce que les médias se sont emparés de la chose. Mais, les médias, ce n’est pas si nouveau ! Bien sûr, il n’y avait pas d’ordinateur du temps de Clovis. Pourtant, les médias, cela marchait déjà ! Ainsi, comme on l’apprend encore dans le Clovis de Rouche, la légende de sainte Geneviève défendant Paris contre les Huns fait simplement écho à une affaire de médias judicieusement utilisés par une personnalité politique hors du commun. Les Huns d’Attila venaient du nord, et descendaient en semant sur leur passage destruction, horreurs et pillages. Et les Parisiens étaient convaincus qu’ils descendaient vers Paris. Mais sainte Geneviève, en digne fille de notable qui avait pris la succession de son père, avait ses introductions et ses renseignements : elle était en mesure de connaître la situation politique qui avait déterminé Attila à se lancer dans l’opération, et quels étaient les motifs de sa vengeance et son but. Elle comprit ainsi qu’Attila visait Orléans, et qu’il irait directement à Orléans. C’est pourquoi elle décida et mena remarquablement une opération médiatique, en convoquant les femmes de notables dans le baptistère et en les convainquant qu’il fallait rester, tandis que leurs maris faisaient leurs paquets pour fuir. Elle faillit être éliminée par les hommes furieux, mais elle fut défendue par les ecclésiastiques de Reims qui gardaient mémoire de l’estime dans laquelle la tenait leur fameux évêque saint Remi. Tout cela est un processus politico-médiatique remarquablement mené par sainte Geneviève, et qui a effectivement sauvé Paris : non pas des Huns, qui sont allés directement sur Orléans comme Geneviève l’avait prévu, mais du pillage qui n’aurait pas manqué de se produire si tous les notables avaient déserté Paris comme ils en avaient l’intention. En plus, elle a aussi sauvé Orléans ; parce qu’elle avait fait envoyer une délégation au sud pour chercher des secours, qui sont arrivés juste à temps pour qu’Orléans ne tombe pas aux mains des Huns.

La question des immigrés et de l’immigration est aujourd’hui un fait médiatique, un fait politique, un fait sociologique et un fait historique. Mais c’est d’abord une histoire de toujours. Il n’y a rien de nouveau aujourd’hui, surtout pas le nombre des immigrés, ou le fait qu’ils nous menaceraient particulièrement, ou qu’ils seraient particulièrement peu assimilables. Cela ne tient pas debout. Et en particulier l’idée qu’ils menaceraient l’emploi. D’ailleurs cette idée avait déjà servi pour le retour des pieds-noirs. La France est sous-peuplée, et souffre d’un déficit de natalité qui ne fait que s’aggraver. Non vraiment, il n’y a rien de nouveau de ce point de vue là. Pourtant les risques sont réels et les dégâts sont déjà là. Risques et dégâts dans l’opinion publique, montée de l’inquiétude, lourde de menaces. Dégradation et risques dans la vie politique, dont la qualité ne cesse de s’altérer. Dégradation sociologique, parce que on ne traite pas les questions réelles qu’implique l’arrivée de groupes différents. Plus grave encore, dégâts et risques spirituels. Sans compter que tout cela ne nous garantit pas, au contraire, contre le risque, à terme, d’une conflagration planétaire. Et, bien loin que nous soyons en train de trouver des solutions, nous ne faisons que creuser la fosse dans laquelle nous pourrions tomber.

Alors, que faut-il faire, que faut-il dire ?

Eh bien, et je ne vous surprendrai pas, je dirai d’abord qu’il faut écouter l’enseignement de l’Eglise. Cet enseignement naguère tellement disqualifié que même les chrétiens n’en voulaient plus. Cet enseignement qui demeure pourtant la première ressource d’intelligence de la réalité, de confiance en l’avenir, et aussi d’invention des solutions.

Premièrement, l’enseignement sur la nature sociale de homme. Je crois qu’on n’insistera jamais assez sur ce point-là : c’est la réalité la plus ignorée et la plus incomprise de notre époque et de notre civilisation. Pas seulement la nature sociale de l’homme, mais aussi la notion de bien commun ; cette notion qui a été dégradée au rang d’idée vague : "cette table et ces quatre chaises sont notre bien commun." Comment un groupe humain se définit-il ? Il se définit justement par l’existence d’un bien commun, il se repère à l’existence d’un bien commun. Et la communauté humaine profonde, constitutive des personnes, est indissociable de ce bien commun, qui est beaucoup plus que matériel : qui est culturel, historique, constitutionnel, législatif, moral, coutumier...

Petite parenthèse : dans le bruit du débat, avant la venue du pape, sur l’histoire du baptême de Clovis, le cardinal Lustiger a défendu en particulier une idée qu’il a apportée au débat, une idée simple, forte et riche. La France a une originalité : on est Français particulièrement par l’adoption d’une histoire commune. La France se singularise par le fait que, ce qui est décisif dans l’appartenance à ce pays, c’est en premier lieu l’adoption de son histoire. Et il précise : "Ainsi, quand j’ai appris, à l’école, mes ancêtres les Gaulois, cela ne m’a posé aucun problème."

Donc, la nature sociale de l’homme est repérable et explicable, à partir de la notion de bien commun. La notion de fraternité universelle, de communauté universelle, de famille humaine, le degré ultime de la solidarité humaine, est compréhensible à partir de cette notion générale de nature sociale. Tandis que si on vous assène d’emblée la fraternité universelle, selon l’idéologie occidentale moderniste, vous l’éprouvez en contradiction avec vos expériences. Pourquoi est-ce que cette idéologie de la fraternité universelle révolutionnaire est si peu efficace dans les faits ? C’est qu’elle n’est rien devant l’expérience de la différence de l’autre. Cette idéologie, nous nous en gargarisons justement tant que nous n’avons pas vraiment fait l’expérience de l’autre. Et avant d’éprouver un choc suffisant pour nous apercevoir que l’idéologie ne suffit pas, nous avons le temps d’accumuler beaucoup de non-expériences de l’autre proche, de non-respect de sa différence, de distorsion de ses expressions afin de le forcer à rentrer dans le cadre de l’idéologie. Au contraire, dans l’enseignement de l’Eglise, la notion de fraternité universelle, de famille humaine, est fortement charpentée et soutenue par celles de nature sociale de l’homme et de bien commun.

Nous verrons, deuxième point, la doctrine de l’Eglise sur la destination universelle des biens. Et il en va là comme dans le cas précédent : de même que c’est l’équilibre entre la reconnaissance du groupe comme groupe et la découverte de la fraternité universelle qui conforte ces deux doctrines, tandis que la faiblesse de l’idéologie moderne est de vouloir soutenir l’universalité contre la particularité, de même, pour la destination universelle des biens, la force de cohérence, la force intellectuelle de l’enseignement de l’Eglise au sujet du nécessaire partage, de la justice distributive, du devoir de justice entre les nations et entre les personnes, s’appuie sur la reconnaissance du droit de propriété privée. Et ce qui fait la justesse de la doctrine catholique du principe de ce droit de propriété privée, c’est qu’il est subordonné au principe de la destination universelle des biens.

Troisièmement, l’accueil de l’étranger. Là encore, nous aurons le même mouvement de pensée : c’est la reconnaissance du caractère étranger de l’étranger qui permet d’avoir un véritable discours réaliste et éclairant sur le devoir de l’accueillir.

Enfin et surtout, culminant dans l’enseignement de l’Eglise, le thème de l’amour des pauvres, qui surpasse infiniment celui de la revendication égalitariste, en puissance intellectuelle, d’intelligence sur le monde et de lumière pour l’action. "Des pauvres, il y en aura toujours parmi nous" (cf. Mt 26,11 - Mc 14,7-8 - Jn 12,8) : idée déconcertante pour notre époque ! Pourtant, les pauvres sont, au milieu du monde un signe de la vérité de l’humanité tout entière, de la véritable situation de l’humanité tout entière, qui est une situation de détresse et de besoin du salut. Ils sont même un signe de la véritable situation de la création, qui gémit dans les douleurs de l’enfantement.

Donc, à la question "Que faut-il faire ?", j’ai répondu : il faut, premièrement, entendre l’enseignement de l’Eglise ; et maintenant j’ajoute : il faut, deuxièmement, comprendre profondément, anthropologiquement, la question des migrants, la question de la migration. Et le thème de la pauvreté va me servir de transition. Car notre idéologie occidentale moderne n’admet par la pauvreté : pour elle, il n’y a pas de pauvreté qui tienne, la pauvreté est inadmissible. C’est pourquoi elle ne comprend pas l’homme, elle se trompe radicalement sur l’homme : elle nie ce qui est le signe de la vérité de la situation humaine. Et le thème de la migration est directement associé à celui de la pauvreté.

Pourquoi migre-t-on, en effet ? En général, c’est parce qu’on est malheureux là où l’on est, et qu’on espère que ce sera mieux là où on sera. Je vous le disais à propos de Clovis, Michel Rouche explique que les historiens allemands ne parlent pas des "grandes invasions", mais des "grandes migrations". Personne ne nie que les grands mouvements de population ne se soient accompagnées de destruction et de pillage. Mais, c’est bien naturel ! Si vous êtes en force, et que vous n’avez rien, vous prenez ce qui vous fait envie ! Même les Hébreux sont ainsi sortis d’Égypte : en emportant tout ce qu’ils avaient pu rafler ! Je ne dis pas que ce soit bien, je dis que c’est "normal", que c’est "naturel", du moins dans la condition de l’homme après la chute. Depuis, nous sommes tous constitués comme cela, et seule la Rédemption nous guérit de la rapacité.

Voilà aussi la grande ambiguïté, l’ambivalence fondamentale de la migration : l’homme migre poussé par la pauvreté, mais la migration dit aussi la nature de l’homme, l’homme qui n’a pas de patrie ici-bas, qui est en recherche de sa patrie, qui est en recherche d’une Vie meilleure. Comme on dit, partir c’est mourir un peu, mais c’est aussi très enrichissant. Il nous faut retrouver anthropologiquement notre condition originaire, essentielle, de migrants. Et, à partir de là, ensuite, comprendre à nouveau les valeurs de la stabilité, de la possibilité de bâtir en dur, les valeurs de la tradition ; en se rappelant que la tradition est un bien vital immédiat, surtout pour les migrants. Et nous verrons comment la lumière biblique, la lumière de l’enseignement de l’Eglise, va justement nous sortir de qui reste anthropologiquement une contradiction sans solution. En effet, si l’homme est essentiellement un migrant, et que son désir est de s’arrêter et de bâtir, comment l’histoire va-t-elle finir ? Cet homme qui est migrant en soi, quand enfin il a trouvé où s’arrêter et construire durablement, c’est la propre négation de son être qu’il obtient. Quand l’homme croit saisir son bonheur, il le broie. Comment sortir de ce qui apparaît comme une impasse, une absurdité essentielle, constitutive de l’être humain ?

Nous nous poserons aussi la question de l’aporie (l’impasse) anthropologique impliquée par le racisme. L’homme, tel que nous le connaissons, n’est pas "l’Homme" : il est non unifié. Deuxième contradiction parallèle à la précédente. L’aventure humaine la plus considérable, c’est la rencontre de l’autre. Et il n’y a pas d’autre qui ne soit aussi "autre" culturellement. Et notre expérience première de l’autre, c’est justement son altérité culturelle. S’il est intéressant de rencontrer l’autre, c’est que l’autre est un semblable. Et tout l’intérêt de la rencontre de l’autre, c’est de se reconnaître mutuellement, c’est-à-dire de dépasser ce que l’altérité présente, a priori, d’opposition. Or, une fois qu’on s’est bien rencontrés et reconnus, on n’est plus "des autres" : on ne fait plus qu’un. Mais si tout le monde ne fait qu’un, il n’y aura plus d’autre ! A partir de cette considération fondamentale nous poserons la question du racisme et de la xénophobie, et nous verrons que cette question devient très peu de choses. Une toute petite manie et ignorance humaine qui peut prendre des proportions affreuses, certes, mais qui n’est rien. Une toute petite misère ordinaire, méprisable, et qui est pourtant grosse d’épouvantables destructions.

Ensuite, nous poserons la question de l’état de notre société, et nous verrons à quel point nous nous faisons des illusions sur la valeur de notre civilisation occidentale, profondément débilitée par les étroitesses de notre idéologie, par les erreurs anthropologiques qui y sont inscrites, et qui nous collent à la culture.

Nous nous rappellerons que la capacité d’entreprendre intelligemment l’accueil de l’étranger est le baromètre de la véritable valeur humaine de toute société. Et que dans ces conditions, la désastreuse et misérable expression de "seuil de tolérance" ne juge que ceux qui l’ont employée. Il faut un organisme social spirituellement bien misérable, dans un état de "misère physiologique" très avancée, pour qu’on en vienne à parler de seuil de tolérance dans les conditions d’abondance qui sont les nôtres.

Oui, nous nous demanderons "qui sommes-nous ?", nous qui parlons des limites de notre capacité d’accueil. Qui sommes-nous ? Si nous parlons de notre capacité d’accueil, c’est que nous ne sommes pas tout le monde, contrairement à ce qu’a pu rêver notre idéologie universaliste ! Quand j’avais quinze ans, on était "citoyen du monde". Le patriotisme était ridicule. On se croyait malin d’ironiser : Qu’est-ce que cela veut dire, être Français ? Je suis un homme, une personne humaine comme tout le monde !" Regardez comme nous sommes misérables d’avoir piteusement à nous rappeler que nous sommes non pas des citoyens du monde, mais un corps social particulier, justement par le fait de nous mettre à gémir : "nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde !"

Qui sommes-nous ? Quelle est notre histoire, notre culture, notre valeur spirituelle, morale ? Est-ce que ce serait une si grande perte pour l’humanité que nous soyons submergés par l’étranger ? Est-elle si précieuse, notre humanité ? Bien sûr, notre humanité est précieuse ; parce que même l’humanité la plus dégradée est précieuse. Ce qui est urgent pour nous, chez nous, en France, c’est une profonde conversion. Une profonde autocritique sociale - pas idéologique, à la marxiste, ni non plus hypocrite, "l’autocritique des autres" - non, une véritable critique de notre culture : comment comprenons-nous et respectons-nous en fait l’homme, la famille ? Quelle place ont dans notre société l’argent et le succès médiatique ? Comment et pourquoi, dans notre société, sont récompensées les personnes et les institutions ? Et bien d’autres questions gênantes !

Pour rassembler notre réflexion dans la plus haute considération, en même temps que dans l’humanité la plus concrète et la plus authentique, nous passerons enfin à l’événement Jésus Christ. "Mon père était un Araméen errant", devaient dire les fils d’Abraham ; "d’Egypte j’ai appelé mon fils", dit le Seigneur ; le même qui, dans le livre du Lévitique, déclare aux fils d’Israël à qui il a donné la terre promise : "La terre du pays ne sera pas vendue sans retour, car le pays est à moi. Vous n’êtes, chez moi, que des émigrés et des hôtes." Combien plus cela vaut-il pour nous, chrétiens, disciples de Celui qui "n’avait pas de pierre où reposer sa tête" ! Bien plus, Il est le Verbe de Dieu, incarné, descendu du ciel sur la terre afin de nous amener au Père.

Nous le savons, c’est là notre histoire humaine. Nous étions errants, perdus, sans terre, sans patrie, sans espérance d’en avoir jamais une. Nous étions comme Caïn. Et le Fils de Dieu est venu partager ces maudites conditions, afin de nous établir tous dans notre patrie, qui est le ciel, c’est-à-dire la demeure de béatitude qu’est Dieu lui-même.


UQ en Avent les migrants I 1996