Dimanche 14 juillet 2013 - 15e Dimanche Année C

« La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte »

Deutéronome 30,10-14 - Psaume 18,8-11 - Colossiens 1,15-20 - Luc 10,25-37
dimanche 14 juillet 2013.
 

Ce jour de fête nationale est une bonne occasion de réfléchir un peu à cette phrase, la première de l’Article 2 de la Loi de séparation du 9 décembre 1905. D’autant plus que cette décision est proprement révolutionnaire, car elle renverse une situation vraiment universelle !

Notre intérêt vient surtout de ce que, dans la parabole du bon Samaritain, les deux personnages qui évitent de secourir le blessé sont des ministres du culte : prêtre et lévite. C’est justement pour ne pas se rendre impurs au contact du sang, ce qui les empêcherait d’accomplir leur service, qu’ils manquent au culte véritable : observer le deuxième commandement, par fidélité au premier. Nous allons essayer de comprendre en quoi ce détail est essentiel pour l’intelligence du propos de Jésus. Mais pour cela, revenons d’abord à nos considérations plus générales sur le sujet.

En réalité, tout régime politique organise le culte de lui-même pour légitimer son pouvoir. « Politique » vient du grec « polis », « cité ». Dès qu’une civilisation (de « civitas », « cité » en latin) atteint le stade de l’urbanisation (de « urbs », « ville » en latin), avec un territoire contrôlé par une agglomération, elle développe une idée personnifiée d’elle-même. Au fond, c’est le groupe humain lui-même qui est l’objet de son culte établi. Ainsi, dans l’Antiquité, se comportent en particulier les cités grecques que nous connaissons bien. Mais c’est Rome qui nous fournit l’archétype de ce phénomène : les Romains célébraient le culte de Rome. Cette situation perdure à travers les régimes successifs, jusqu’à l’Empire où elle prend la forme remarquable du culte de l’empereur divinisé.

À l’époque moderne, nous voyons la Révolution française, justement, instaurer le culte de la déesse Raison pour remplacer le culte catholique. Et, bien sûr, les révolutionnaires se pensaient eux-mêmes comme les plus raisonnables des hommes, et le République comme la raison même. Quant aux régimes totalitaires, nazisme, soviétisme et autres nationalismes ou communismes, ils sont tous tombés dans un culte de la personnalité du tyran qui n’avait rien à envier au culte de l’empereur Romain en termes de folie, de cruauté et de démesure.

Alors, d’où vient cette idée de séparer l’État de tout culte ? Tout simplement de Dieu lui-même. En créant son peuple Israël, Dieu prépare l’événement qui se produira progressivement, à la faveur de la perte de sa souveraineté. Pour le peuple juif exilé à Babylone ou en Égypte puis dans le monde grec ou romain, ou encore tombé sur sa propre terre sous la domination étrangère, le culte de Dieu devient vraiment indépendant du pouvoir politique. Quant au culte de ce pouvoir, de façon remarquable, il obtient généralement la faveur d’en être exempté. C’était la situation des Juifs au temps de Jésus : ils dérogeaient au droit commun en échappant au culte de l’empereur. Quand Jésus répond, au sujet de l’impôt impérial : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César », il est bien compris, car énonce d’abord ce qui était le régime de compromis en vigueur de son temps.

En somme, c’est Dieu qui a inventé, pour son peuple, la séparation du culte et de l’État. Ce faisant, il a ouvert la voie d’une libération pour tous les hommes qui, sans cela, restent sous la malédiction du culte de l’État, surtout dans une époque moderne où ce culte se définit plus ou moins explicitement comme athée.

D’ailleurs, le « culte » consiste concrètement en un « service », c’est-à-dire, comme le mot l’indique, une servitude, un esclavage. La condition humaine est marquée par la nécessité d’une domination de l’homme sur l’homme qui menace constamment de verser dans l’oppression. Seul l’amour fait de la domination un service, établissant ainsi une réciprocité qui conjure tout risque d’oppression et ouvre le chemin du bonheur. Mais « l’esclavage du péché » met l’amour en échec.

C’est pourquoi le Fils de Dieu a dû vivre notre condition humaine jusqu’à la mort sur la croix, comme un esclave coupable, pour nous « racheter ». Il a ainsi accompli le service suprême, le culte parfait, que nous célébrons en chaque Eucharistie. Ainsi, l’authenticité de notre culte à l’église se vérifie dans la pratique de l’amour fraternel par lequel nous rendons toute gloire au Dieu d’amour.