Dimanche 22 septembre 2013 - 25e Dimanche Année C

Des milliards de gaspillés !

Amos 8,4-7 - Psaume 112,1-2.5-8 - 1 Timothée 2,1-8 - Luc 16,1-13
dimanche 22 septembre 2013.
 

L’autre soir, un journal sérieux titre en gras ; « 1600 milliards de tonnes de nourriture gaspillées par an ». Et puis le lendemain : on s’est un peu trompé, ce n’est pas 1600 milliards, mais 1,6 milliard. Que signifient vraiment ces nombres astronomiques que l’on publie pour faire choc ? Est-ce raisonnable d’additionner des choux et des carottes, du riz et du manioc, avec des veaux, des vaches et des cochons ?

À tout réduire en chiffres, on perd le sens des réalités. Que penser du jeune homme coureur qui ne se marie pas parce que ce serait renoncer aux trois milliards d’autres femmes qui lui tendent les bras ? Comment lui expliquer que s’attacher à son épouse vaut infiniment mieux qu’aimer égrener mille conquêtes ? Celui qui aime l’amour volage déteste l’attachement ; celui qui s’attache d’amour conjugal dédaigne le mirage des milliers d’amourettes.

Tenez, c’est pratiquement ce que nous dit Jésus aujourd’hui : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier et aimera le second, ou bien il s’attachera au premier et méprisera le second. » Le premier, c’est Dieu, le second, c’est l’Argent, ou plutôt Mammon, littéralement, c’est-à-dire toute espèce de biens de ce monde susceptibles d’évaluation chiffrée, en tonnes, en milliards, en euros ou en dollars. Quant au verbe « mépriser », il traduit le grec kataphronéô qu’on pourrait rendre ici par « regarder de haut ». En effet, il ne s’agit pas tant de mépris que de hauteur de vue : il ne faut pas se soumettre à l’argent, mais garder la maîtrise de son usage.

Réfléchissez-y : « l’amour des choses du monde est haine contre Dieu », nous dit saint Jacques dans sa lettre. Une babiole ou un joyau, une voiture ou un château, quoi que ce soit qui nous inspire une véritable passion, agit comme une idole pour nous détourner de Dieu. C’est la raison profonde du conseil évangélique de pauvreté. En effet, qui s’attache à Dieu ne peut que dédaigner le prestige des richesses d’ici-bas. Il n’usera des biens de la terre qu’en vue du service qu’ils peuvent rendre pour la vie des hommes et la gloire de Dieu. Pensez-y en toute occasion : « Qui aime la richesse déteste Dieu ; qui s’attache à Dieu regarde de haut la richesse. »

Mais il ne suffit pas de la regarder de haut. Il faut la gérer en bon intendant des bienfaits de Dieu. Car toute richesse est un don de Dieu qu’il faut respecter comme tel. Écoutons donc la leçon de l’intendant habile. Qu’y a-t-il de louable dans sa conduite ? Il me semble que c’est la façon dont il se fie à la solidarité humaine : il mise sur la reconnaissance des débiteurs de son maître lorsqu’il sera renvoyé. Il ne cherche pas à profiter de ses derniers instants de pouvoir pour se faire un magot, il se situe d’avance en position de faiblesse et de dépendance et se prépare les protecteurs à la merci desquels il se retrouvera.

Cette attitude est d’autant plus remarquable que la malhonnêteté dont on le taxe en l’affaire n’est pas certaine : la remise qu’il accorde aux débiteurs pourrait bien être sa part d’intendant, sa « commission » dans la transaction. Dans ce cas, bien sûr, on est en droit de trouver le taux de 50%, et même celui de 20%, un peu abusif ! Quoi qu’il en soit, son action a pour effet d’alléger la dette de ses compagnons, ce que le maître n’a pas l’air non plus de considérer d’un mauvais œil. Lui aussi semble miser plus sur la reconnaissance mutuelle des hommes que sur leur exploitation implacable.

En somme, frères, quel plus triste gaspillage y a-t-il au monde que celui des occasions de nous lier d’affection mutuelle par les bienfaits que nous pourrions nous dispenser les uns aux autres ? Des milliards d’occasions, sûrement, à chaque instant dans le monde, de mettre en pratique l’Évangile, selon la prière d’entrée de cette messe : « Seigneur, tu as voulu que toute la loi consiste à t’aimer et à aimer son prochain... »

Si nous nous regardons de haut les uns les autres, nous gaspillons cette vie qui nous est donnée pour nous aimer. Si nous regardons en haut le Seigneur qui a donné sa vie pour nous, nous préparons la vie éternelle par notre charité fraternelle.