Article paru dans Paris Notre Dame du 2 janvier 2003

jeudi 2 janvier 2003.

Un très grand nombre de personnes participent à la messe de Noël. Qui sont-elles ?

Lors de la messe de minuit, il y a environ trois quarts des visages qu’on ne connaît pas. Beaucoup d’entre eux sont des pratiquants exceptionnels. Malgré tout, je suis toujours étonné de constater qu’ils ne sont pas là en touristes. Ils viennent réellement pratiquer. D’ailleurs, ils sont recueillis et, si l’on choisit des chants traditionnels, ils chantent tout autant que les pratiquants habituels. Quant à la messe des familles, même si elle est concernée par ce phénomène, elle garde une ossature de pratiquants.

Selon vous, quel sens ces « pratiquants exceptionnels » attribuent-t-ils à la messe de Noël ? En quoi croient-t-ils ?

Ils cherchent une cérémonie religieuse mais dans un sens très universel, très humain. Ce sont des gens « religieux », qui ont des idéaux, de la vertu, de la morale, un sens du bien et du mal, du mystère de la vie et de son caractère sacré. Cette attitude est très répandue. C’est une façon de s’inscrire dans la perspective d’un divin, de nommer l’inconnu. Cette « religion naturelle » n’est ni crédulité, ni superstition, ni magie. Etre « religieux », c’est vivre humainement en conscience. Parce que la conscience de l’homme lui dit le mystère de l’être et le somme de s’engager pour la vie. L’homme « religieux » concrétise cette aspiration en prêtant main forte au Restos du cœur, en donnant au Téléthon, en inscrivant ses enfants dans une école catholique ou en allant à la messe de Noël... cela relève du même mouvement profond. Il lui suffit d’un ancrage dans une institution qui a un sens pour lui du fait de son identité et de son histoire. Or aller à la messe de Noël est par excellence un de ces ancrages.

Quel est la différence entre cet « homme religieux » et un croyant ?

Le croyant croit en Jésus Christ. Il entend l’Église lui dire que Jésus est le Christ, le messie d’Israël, qu’il sauve le monde par sa croix, qu’il est ressuscité, nous envoie son Esprit Saint et viendra dans la gloire à la fin des temps. Le croyant donne son adhésion à cette parole et fait alors partie d’un corps : l’Église. Il n’y a donc pas de chrétiens sans l’Église et il n’y a pas de croyants non pratiquants. « L’homme religieux », lui, n’adhère pas au Christ. Et se réunir ensemble chaque semaine pour faire un corps ecclésial n’existe pas dans la « religion naturelle », c’est propre à la révélation biblique, à Israël et à l’Église. Dans la « religion naturelle », les actes du culte ne sont pas une convocation du peuple mais une occasion de célébrer par des réjouissances populaires quelque chose qui est fondamentalement destiné à maintenir et promouvoir la vie. Toujours dans la « religion naturelle », par le culte, les prêtres font un acte envers Dieu qui est destiné à nous le rendre favorable et le peuple se réjouit parce que cela doit marcher. Mais le peuple ne célèbre pas le culte. Il considère que c’est la charge du prêtre, que seul le prêtre peut dialoguer avec Dieu. C’est le cas de bien des pratiquants exceptionnels à la messe de Noël. Ils viennent chercher un événement religieux, qui pour eux, est lié à leur propre sens de la fête de Noël et qui n’est pas tellement différent de ceux qui ne viennent pas à la messe.

Comment annoncez-vous le Christ à ces personnes « religieuses » ?

Je leur dis d’abord qu’être « religieux » correspond à quelque chose d’humain, de très digne, de très convenable et que c’est bon. En même temps je veux qu’ils comprennent qu’ils sont religieux comme les autres ni plus, ni moins. Ensuite je leur annonce que Jésus est le Christ et que c’est lui qui fait « réussir » la religion. L’objectif est que l’annonce kérygmatique [1] soit faite pour eux et à eux et non pas contre eux et sans eux. Prenons le discours de saint Paul à l’Aréopage (Ac 17). C’est un discours qui rejoint les auditeurs dans leur situation religieuse et qui leur annonce le kérygme à partir de cette situation. Si un responsable de pastorale oppose la parole kérygmatique au le fait de prendre les gens là où ils en sont, il a d’emblée perdu la possibilité de faire ce qu’il doit faire. Pour annoncer le Christ, il faut véritablement prendre en compte le vécu des personnes. À l’inverse, on peut prendre les gens là où ils en sont et ne pas leur annoncer le kérygme. Et ce que je dis n’est pas théorique. Des parcours catéchétiques entiers sont construit sur cette pensée. Des plumes et des voix autorisées dans des médias dits chrétiens affirment cela et pratiquent de cette façon. Par exemple, à propos des enfants : « On ne va pas leur parler de la croix, de la passion, ils auront le temps plus tard. On va plutôt leur parler des fleurs des champs etc. » Cette approche a fait des ravages dans l’Église, et ça continue ! Et ce n’est pas cela qui rejoint les gens profondément. L’annonce du kérygme n’est donc pas simple. C’est une remise en question à chaque fois, à chaque assemblée, à chaque événement. Il faut parler d’une façon qui à la fois honore les personnes qui sont là, qui les respecte, les considère, les accueille et à la fois leur dise que Jésus Christ est la vérité et la vie.

La messe de Noël est-t-elle un moment propice à cette annonce ? La communauté paroissiale a-t-elle un rôle à jouer ?

La messe de Noël peut très facilement devenir une musique que l’on écoute, qui peut être consommée sans entendre l’annonce de la foi. A Noël, beaucoup de « pratiquants exceptionnels » viennent pour voir, pour sentir, pour toucher, pour recevoir la part de pain comme tout le monde, mais ils ne viennent pas pour écouter, pour entendre un discours qui leur dirait autre chose que ce qu’ils savent. En somme, ils veulent n’entendre que ce qu’ils ont toujours entendu ou voulu entendre. Ils ne veulent pas être bousculés. Quant à la communauté paroissiale, on peut se dire, « nous les habitués, nous allons accueillir les autres ». C’est une excellente intention. Mais cela fait fuir tous ces gens qui viennent chercher à Noël un acte religieux et non une agrégation à un corps habituel. On ne peut pas faire le bien des gens contre leur volonté. Comment voulez-vous donner aux gens le goût de faire partie de notre corps si notre corps n’est pas constitué par la foi au Christ et par la puissance de l’Esprit Saint ? Si on dit aux gens « Soyez des nôtres » la plupart d’entre eux ne veulent pas être des nôtres, et c’est normal. Il faut leur dire « Croyez en Jésus Christ » et à ce moment là, grâce à Dieu, s’ils entendent et veulent être de Jésus Christ, ils seront des nôtres, ou plutôt nous serons ensemble, eux et nous, au Christ.

Propos du Père Marc Lambret, curé de Notre Dame de Clignancourt, recueillis par Sylvain Sismondi.

[1] Kérygme. Ce terme (du grec kerygma, proclamation du crieur public) a été utilisé pour désigner l’annonce faite par les Apôtres du contenu essentiel de leur foi en Christ. Les textes de leur prédication tels que nous les rapportent les Actes des Apôtres ont en commun quatre affirmations essentielles :
-  Jésus a été condamné et mis à mort.
-  Dieu l’a ressuscité.
-  Nous en sommes témoins.
-  C’est en lui que se trouve le salut des hommes : convertissez-vous.

Le mot kérygme continue à être employé aujourd’hui pour évoquer la proclamation missionnaire de l’essentiel de la foi chrétienne, proclamation qui tient évidemment compte du développement de la réflexion chrétienne depuis les origines.


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